Déclaration de Renaud Jean, Jaurès au Panthéon :

Ce qu’en dit le Parti Communiste (L’Humanité 1 août 1924)

 Présentation : Jean-Paul Damaggio

De juillet à novembre 1924, le PCF entre dans sa phase de bolchévisation ce qui signifie le déclenchement d’une guerre claire et nette contre le Parti socialiste uni aux radicaux dans le cartel des gauches et qui emporta les législatives juste avant. La Panthéonisation de Jaurès se situe au cœur d’une bataille politique dont la version interne au PCF, entre juillet 1924 et décembre 1925, n’est pas moins dure que la dénonciation du PS. Dans ce contexte la déclaration de Renaud Jean est d’une importance capitale. Publiée dans l’Humanité comme étant celle du PCF, elle se différencie pourtant très nettement des articles qui rendront compte de la manifestation du 21 novembre 1924 quand les cendres sont transférés. Renaud Jean refuse d’embrigrader Jaurès sous le drapeau du bolchévisme, il sait prendre en compte l’évolution de l’histoire et ses impondérables. Comme très souvent, son discours est équilibré entre les deux tendances qui animent le PCF : récupération pure et simple de Jaurès contre respect de sa mémoire. Renaud Jean adoptera la même position face à 250 militants qui condamneront la bolchévisation dans une lettre publique à l’Internationale l’année d’après : il admettra plusieurs des arguments des contestataires tout en rejetant la démarche indisciplinée.

 Cette position « centriste » dans le communisme ne rend pas Renaud Jean plus sympathique aux adversaires du PCF. Voici comment le Petit Dauphinois rend compte de son intervention à la Chambre : « M. Renaud Jean, député communiste, par une harangue violente contre la majorité à laquelle il reproche de vouloir sans aucun droit monopoliser Jaurès, provoque les protestations indignées des socialistes. Il faut toute l’énergie des chefs socialistes, Léon Blum, Renaudel, Barthe, Bedouce, etc. pour que leurs collègues ne se livrent pas à des violences contre l’orateur.

Mais quand Renaude Jean compare Lénine à Jaurès, les socialistes ne peuvent contenir leur indignation et explosent en une salve d’invectives.

« - Vous pouvez porter Jaurès au Panthéon, conclut l’orateur, il est assez grand pour supporter certains contacts (exclamations indignées à gauche). 

M. Léon Blum : Je ne voudrais pas que ce débat fut clos sur les paroles qui viennent d’être prononcées. Jaurès était notre maître (applaudissements à gauche ; exclamations à droite). Il était notre maître. Nous étions à lui comme il était à nous. Il est à nous nous le gardons, mais aujourd’hui, nous le livrons à la nation. (vif applaudissements à gauche).

Le transfert est voté par 346 voix contre 110. »

 Article de l’Humanité

La Chambre a décidé hier à la demande du Gouvernement de faire transférer solennellement au Panthéon les cendres de Jean Jaurès. Notre camarade Renaud Jean, au cours du débat, a ainsi défini l’attitude du Parti Communiste à cette occasion :

Texte de Renaud Jean

« Nous nous garderons d’instituer un débat autour d’une mémoire qui est pour nous sacrée. Mais le Parti communiste manquerait à son devoir s'il restait muet en présence de l’opération politique qui va s’accomplir.

Dépouillé de l’atmosphère de sentiments qui l'environne, le transfert au Panthéon des cendres de Jaurès, n’est-il pas en effet destiné à dissimuler derrière son grand nom la carence d’une majorité qui déçoit tous les jours les espoirs que les travailleurs avaient placés en elle ? Ainsi les prêtres des religions décadentes, à mesure que leur flamme s'éteint, que leur foi s’abolit, multiplient les images saintes à l’usage des fidèles leurrés.

Nous respectons trop le souvenir de Jaurès pour tenter de l’accaparer.

S’il n'en avait été la première victime quelle aurait été son attitude en face .du grand crime commis, il y a dix ans contre l’humanité ? S'il avait encore vécu lorsque se brisa l’unité socialiste de quel grand parti serait-il devenu le chef ? Nous n’en savons rien. La tombe garde son secret.

On a bâti toute une politique d’abdication et de sacrifice prolétariens sur certaines des dernières paroles qu’il prononça. Au nom de Jaurès, on poussa des milliers d’hommes à « mourir pour des industriels ». La vérité n’est-elle pas que Jaurès, désespéré par l’imminence du désastre auquel il ne pouvait se résigner, par la certitude des ruines matérielles et morales que ce désastre entraînerait, par la rupture sous le poids du sabre, de la régulière évolution qui, selon sa conception devait porter la démocratie jusqu’au socialisme, multipliait les hypothèses les plus diverses et, peut-être, les plus contradictoires sur les responsabilités.

Depuis, pour affaiblir dans l’esprit des travailleurs l’Internationale nouvelle née de la faillite de 1914, on a cherché à opposer Jaurès aux chefs actuels du prolétariat révolutionnaire. On a opposé Jaurès à Lénine. L’histoire dira demain que presque au même moment, la terre russe et la terre française ont donné naissance à deux des plus beaux types humains dont elle puisse s’enorgueillir ; elle dira que Lénine et Jaurès, issus l’un et l’autre de la bourgeoisie, capables l’un et l’autre d’atteindre les plus hauts sommets de leur classe, sont passés au peuple, non pour se servir de lui mais pour le servir ; elle dira que l’un et l’autre sont morts à la peine et qu’ils ont également bien mérité de l’humanité.

On a cherché à opposer la conception socialiste de Jaurès au communisme de la III e Internationale forgé par le parti bolchevik et par Lénine. Nous avons déjà apporté ici des citations qui montrent que Jaurès annonça l’avènement violent du socialisme.

Ey puis qu’importe ! L’idéal ne varie qu’à de très longs intervalles ; mais la tactique, les méthodes de combat doivent se modifier sans cesse pour s’adapter aux événements et aux mouvements des forces en présence. La guerre a créé une situation nouvelle. Elle a montré aux foules exploitées et saignées que la disparition du capitalisme est désormais de salut public. L’évolution politique de Jaurès l’enleva à la bourgeoisie du Bloc des gauches qui voudraient l’annexer aujourd’hui pour le conduire au prolétariat. Comment supposer qu’à l’heure présente il resterait prisonnier de conceptions basées sur un état de choses désormais périmé ? Vouloir arrêter à 1914 l’évolution politique de Jaurès ce serait aussi faux que de tenter de l’emprisonner dans les conceptions de 1885 ou de 1902. Jaurès alla toujours à l’école de la vie. Imitons-le. C’est la seule façon d’honorer sa mémoire et de rester fidèles à ses enseignements. Vous pouvez le mettre au Panthéon. Il est assez grand pour subir sans péril tous les contacts. Vous y enfermerez ses cendres. Mais sa pensée, son âme ardente ne sauraient être séparées de la pensée et de l’âme du prolétariat révolutionnaire. » Renaud Jean