gordon wright

Le couple Samazan-Renaud Jean a été survolé par un historien nord-américain Gordon Wright. Quand Renaud Jean l’a vu frapper à sa porte au début des années 50, il a dû beaucoup s’étonner qu’un habitant des USA, pays de l’impérialisme tant honni, ait fait le voyage jusqu’à Samazan pour interroger un communiste ! N’est-ce pas plutôt un historien soviétique qui aurait dû faire le voyage ? Ou au moins un historien français ?

Il ne pouvait connaître le dynamisme de l’école historienne française anglo-saxonne dont les travaux ont été si rarement traduits (y compris celui que nous évoquons ici). Et je n’incrimine pas les éditeurs français ! Il m’est arrivé moi-même de rencontrer l’un des membres éminents de cette historiographie, Ted Margadant[1] et sa compagne également spécialisée dans l’histoire de France, et de les inviter pour un débat à Montauban, sur le thème qui lui a été si cher, le coup d’Etat de 1851. De tous les débats qu’il m’arriva d’organiser, ce fut le plus raté en nombre d’auditeurs !

 Ce travail de Gordon Wright publié par la Yale Review au printemps 1952 sur quatre villages rouges en France (pages 361 à 373) aurait dû m’inciter pour être éclairant, à travailler à une comparaison entre le couple Samazan-Renaud Jean et Marius Vazeilles-Viam. Mais par manque de moyens j’en suis resté à un cas. Or, quand on lit le très beau livre de Jean Lespiau[2] on comprend dès le départ le lien profond entre les deux hommes : « Il s’agit d’abord de la naissance d’une organisation : celle du Conseil National paysan, créée le 18 janvier 1925 à Paris. Le noyau essentiel du C.N.T. s’est constitué autour de la Fédération des travailleurs de la terre de Corrèze, présidée par un paysan populaire et dynamique, Marius Vazeilles, et de la Fédération de défense paysanne du Lot-et-Garonne, animée par Renaud Jean. » Tous les deux étaient communistes, Jean devenant le président et Vazeilles le secrétaire. Les deux hommes termineront leur carrière politique dans les centres de surveillance du gouvernement de 1939, désigné par la Chambre élue en 1936 ! En 1940 en tant que député communiste poursuis par le pouvoir, ils connaîtront la plus salle infamie de leur vie !

Voici à la date du 6 avril, ce que j’écrivais dans Ma bien chère Belle :

« Aucun des sept députés condamnés qui sont ici, n’ont voulu déposer de pourvoi en cassation. Félix Brun, Pierre Dadot, Jean-Marie Duclos frère de Jacques, Auguste Béchard, Marius Vazeilles, Jean Philippot (les autorités s'obstinent à le prénommer Jean alors qu'elles savent depuis longtemps qu'on l’appelle Roger) et moi-même, nous ne voyons pas l’utilité de cette manœuvre. Parce qu'en tant que sursitaires, nous craignons un verdict plus dur ? Vu la lecture du terme "sursis" faite par le pouvoir (il mériterait, en lecture tout au moins, le bonnet de vautour) l’argument paraît faible. En fait nous ne voulons pas nous faire souffrir nous-mêmes. On verra le résultat obtenu par ceux qui demandent ce pourvoi. En attendant, voici la formule de l’optimisme obligé : notre vie se déroule aussi agréablement que les circonstances le permettent. Demain sera un nouveau jour ... s'alimentant des mêmes circonstances et demain je t'embrasserai encore mieux qu’aujourd'hui. »

Comment s’étonner ensuite si le plus grand fonds d’archives au sujet de Renaud Jean soit, après le Lot et Garonne, dans la Creuse ?

 Que dit Gordon Wright dans : Quatre villages rouges en France ?

« Les Français croient communément qu’ils sont le peuple de la terre le plus logique. De plus, ils sont convaincus que personne n’est plus logique – dans le premier sens du mot - que les paysans français[3]. L’horizon paysan peut être étroit, son mode de pensée lent ; mais ils savent ce qu’ils veulent, et ils se battent pour ça avec ténacité. Ce qu’ils veulent c’est le sol, et le droit de le labourer sans interférence[4]. Cet individualisme est personnifié en une forme silencieuse féroce. Ainsi ils rompent un stéréotype dans l’esprit de beaucoup de Français.

Peut-être est-ce dans la nature d’un peuple amoureux de la logique de provoquer des paradoxes. De toute façon, le développement du communisme dans diverses sections rurales de France est une des marques de ce pur paradoxe. »

Comment l’expliquer ? Pas seulement socialement à cause de la misère humaine, car des paysans plutôt aisés ont soutenu le communisme. Pas seulement parce qu’ils auraient été mystifiés. « Il y a toute une série de facteurs : économiques, sociaux, et psychologiques combinés en différentes proportions. »

« Samazan, un village gascon ne se distinguant pas des autres, à mi chemin entre Toulouse et Bordeaux, un tiers des paysans sont métayers. Mais le nombre de voix communistes est beaucoup plus important puisqu’il atteint 2/3 des exprimés en certaines élections. Ils est donc évident que les métayage n’est pas la seule source du succès communiste qui est l’œuvre d’un homme : Renaud Jean dont la carrière d’après un observateur local « réduit jusqu’à l’absurde les thèses marxistes. »

« Renaud Jean est un métayer dont le père, Jean Jean a finalement mis tous ses œufs ensemble pour réaliser le rêve de tout métayer : être capable d’acheter lui-même 10 acres juste à l’extérieur du village. Son fils a ajouté une deuxième ferme en héritage, et à présent, il a un métayer qui travaille sa propre terre. Le jeune Renaud est revenu de la Première guerre mondiale gravement blessé et fortement pacifiste. A l’hôpital a commencé son auto-éducation qui va le conduire jusqu’au marxisme. »

« Les paysans de Samazan (et ceux des alentours) ont regardé avec fierté un des leurs devenir une personnalité nationale. Habituellement le paysan français est jaloux de son voisin qui a du succès. Mais Renaud Jean était un homme en qui ils croyaient car il luttait pour leurs intérêts au Parlement, revenant régulièrement à Samazan après les sessions parlementaires et restant toujours disponible pour s’occuper des petites questions locales. Pendant toutes loes élections de l’entre deux guerres, Samazan lui a toujours donné une large majorité.

Mais le communisme ne fut pas à la source du succès de Renaud Jean, c’est Renaud Jena qui a été à la source du succès communiste. La Gascogne est une région où l’action politique se centre autour de personnalités non autour de partis ou rivalités de classe. Si Renaud Jean avait été socialiste ou radical ou toute autre branche de la gauche, il aurait obtenu tout autant d’appuis à Samazan.

J-P Damaggio



[1] Cet auteur de French peasants in Revolt, Princeton university, 1979, a passé beaucoup de temps dans les archives du Lot et garonne

[2] Jean Lespiau, Luttes paysannes landaises, CGA des Landes, MODEF, 426 pages, 1994

[3] Ce qu’on pourrait appeler le « bon sens paysan ».

[4] Le droit au foncier reste à jamais capital quand on constate que des fortunes étrangères peuvent acheter ici ou là des millions d’hectares. Ne m’appellez plus France, de Philippe Simonnot, chez Orban en 1991 a posé de façon iconoclaste la question pour notre pays.