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Les Amis de Renaud Jean viennent de tenir leur assemblée générale et préparent minutieusement les festivités du soixantième anniversaire de sa mort en 1961. J’en ai ramené l’article ci-dessous qui nous rappelle que Renaud Jean n’était pas seulement le défenseur des paysans mais un penseur politique à part entière et un homme soucieux du dialogue. Nous tenterons de retrouver l’article de La Petit Gironde (journal auquel a succédé Sud-Ouest) auquel il répond en deux points : en expliquant l’évolution du PCF et en défendant l’Union soviétique. Il avait compris dès 1937 que la France serait la première victime du fascisme. La réponse par « l’assistance mutuelle » était d’autant plus faible que dans la pratique c’était celle des reculs constants des démocraties face au fascisme. A lecture de cet article qui reprend les idées essentielles du député, on peut deviner qu’il ait été surpris par le pacte entre Hitler et Staline, ce qui entraîna le dramatique partage de la Pologne. Avant de donner son opinion sur le sujet il aurait aimé connaître les arguments de l’Union soviétique. Il n’a pas pu. Mais à chacun son opinion JPD

 

Reproduction fidèle d’un article du journal Le Travailleur du Lot et Garonne des 18 et 25 Septembre 1937

Réponse à un adversaire

Comment on trahit la Paix et son Pays.

Excusez-moi, Monsieur, de vous répondre publiquement. Mais ma réponse ne sera pas inutile à d’autres qui ne m’ont pas écrit. Excusez aussi mon sous-titre. Il ne serait blessant que s’il n’était pas vrai. Et vous allez voir, hélas ! qu’il est vrai.

Toute votre lettre tient, en somme, en deux reproches, ou plutôt à deux accusations.

‘’Vous ne croyez pas à la volonté de Paix des communistes. Vous ne croyez pas à la volonté de Paix de l’Union Soviétique ‘’.

Et, c’est ce qui sans que vous le vouliez, vous conduit à trahir à la fois la Paix et le Pays.

Examinons d’abord l’accusation que vous dirigez contre le Parti Communiste. Il y a dites-vous, un tel abîme entre la politique du Parti Communiste de 1933 et sa politique présente, que vous ne pouvez croire à la sincérité d’un pareil revirement. Etes-vous certain de l’existence de l’abime dont vous parlez ?

En matière de politique extérieure, le Parti Communiste n’a jamais eu, n’aura jamais eu qu’un but : La Paix. La paix est menacée aujourd’hui comme elle était dans les années qui suivirent immédiatement la guerre. Elle l’est même beaucoup plus. Mais la menace ne vient plus du même côté. C’est toute l’explication de la politique du Parti Communiste hier et aujourd’hui.

Dans les années qui suivirent la guerre, le danger principal pour La paix résultait de la politique de l’Entente. L’Hitlérisme n’est pas né par génération spontanée. Il est le produit direct des fautes – pour certaines je devrais dire des crimes – commises par l’Entente depuis l’Armistice : écrasement de la Révolution allemande ; politique stupide de réparations, qui n’a apporté à la France que des haines ; occupation de la Ruhr ; refus de désarmer alors que, d’après Foch lui-même, l’Allemagne avait rempli les conditions fixées par le traité de Versailles.

Ceux qui ont soutenu cette politique, refusant à la République allemande les concessions que, depuis, ils ont dû consentir à Hitler, montrant ainsi au peuple allemand, déjà si enclin à l’admettre, qu’on n’obtient rien que par la force, ceux-là portent en grande partie la responsabilité de la situation actuelle.

Et le Parti Communiste qui se dressait contre cette politique, demandant la révision, par les vainqueurs eux-mêmes, du traité de Versailles (seul moyen d’en éviter la révision par contrainte), l’abandon de tous ces projets absurdes : accords de Londres, plan Dawes, plan Young, qui prétendaient faire payer l’Allemagne jusqu’aux environs de l’an 2000, le désarmement général aussi bien parmi les vainqueurs que parmi les vaincus. Le Parti Communiste qui, pour son action contre cette politique, accablé de condamnations à la prison et à l’amende, fût placé pendant des années dans une quasi-illégalité. Le Parti Communiste luttait pour La Paix. Mais aujourd’hui, c’est ailleurs que les nuages s’accumulent et que le tonnerre gronde. En grande partie par la faute des vainqueurs de 1918, Hitler est le maître de l’Allemagne. Il s’est débarrassé des clauses financières du traité de Versailles, il a réoccupé la zone démilitarisée, il arme sur terre, sur mer et dans les airs, et son livre ‘’ Mon combat ‘’ aussi bien que ses discours, ne laissent aucun doute sur l’usage qu’il compte faire de son armée et de ses flottes. Il s’est associé à Mussolini qui, après s’être emparé de l’Abyssinie, est en train, à demi avec lui, de conquérir l’Espagne, ainsi que les points stratégiques et décisifs du bassin Méditerranéen. En Extrême-Orient, le Japon, dont les liens avec l’Allemagne raciste et l’Italie fasciste sont connus, se livre contre la Chine à une agression nouvelle. Aujourd’hui, la menace de guerre est le fait des Etats fascistes...

Certes, le Parti Communiste aurait pu mettre tous les pays capitalistes dans le même sac. Il aurait pu dire : la menace Hitlérienne et Mussolinienne est la conséquence de vos fautes. Vous avez fait Hitler, vous avez favorisé Mussolini, débrouillez-vous avec eux !

Le Parti Communiste aurait pu aussi, en matière de politique intérieure tenir, à l’égard des partis bourgeois divisés, un langage semblable, il aurait pu au lendemain de Février 34, mettre radicaux et droitiers dans le même sac et s’enfermer dans un commode isolement. Mais la conséquence aurait été que la réaction ou le fascisme gouvernerait en France. Tout comme sans la politique de rapprochement, d’assistance mutuelle des peuples pacifiques contre la guerre et les fauteurs de guerre, politique préconisée par le Parti Communiste, mais insuffisamment pratiquée, les Etats fascistes auraient déjà déclenché une nouvelle guerre mondiale.

En résumé : Jusqu’en 1933, le Parti Communiste voulait La Paix et luttait pour La Paix. Depuis 1933, le Parti Communiste continue à vouloir La Paix et à lutter pour elle. Si sa politique a changé, c’est parce que la menace a changé de direction. Je tourne mon parapluie du côté d’où vient la pluie...

Je crois avoir clairement répondu, Monsieur, à la première de vos accusations. Les communistes veulent La Paix, ils luttent pour La Paix. Ils s’efforcent de faire face à tous les dangers de guerre. Si ces dangers se déplacent, leur parade se déplace aussi. Durant les années où le principal danger de guerre résultait de la politique impérialiste de l’Entente, les communistes se dressaient contre cette politique. Depuis que le principal danger de guerre est le fait des Etats fascistes, c’est contre les Etats fascistes que les communistes se dressent pour défendre La Paix.

Et remarquez bien, que la politique suivie par les communistes ne ressemble en rien à celle de Gribouille. Ils ne demandent pas, pour éviter la guerre, de la faire aux Etats fascistes. Ils ne demandent, contre ces Etats, aucune mesure spéciale. Ils ne réclament aucune « croisade idéologique »’. Ils proposent simplement, conformément au programme du Front Populaire, que soit développée la politique d’assistance mutuelle, ouverte à tous, Etats fascistes compris.

En même temps, poussant jusqu’au bout la logique, ils votent les crédits de guerre. Ils n’ont jamais voté un sou pour la politique génératrice de guerre pratiquée par l’Entente dans les années qui suivirent la paix de Versailles.

En revanche aujourd’hui, tout en préconisant, contre la guerre et les Etats fauteurs de guerre, le barrage de l’assistance mutuelle, ils ne marchandent à notre pays aucun moyen de défense.

Je vous avoue que tout cela me parait fort clair, et je suis curieux de savoir ce que vous trouverez à objecter.

Or, il est tout aussi aisé de répondre aux accusations que vous portez contre l’Union Soviétique. Sur ce point, votre lettre n’est en somme qu’un résumé des articles de politique étrangère de notre presse de droite, parfois aussi hélas ! de notre presse dite de gauche.

Nos réactionnaires plus ou moins fascistes – et vous vous faites dans votre lettre leur écho – ne peuvent pas nier les projets guerriers de Mussolini et de Hitler. Il n’est pas facile de nier l’évidence ! Mais ils s’efforcent de masquer cette volonté de guerre du fascisme et du racisme, d’atténuer par avance les responsabilités de Hitler et Mussolini dans la guerre qu’ils préparent, en prêtant à l’Ukraine Soviétique des intentions identiques.

Pour n’en citer qu’un exemple : vous ne trouverez pas dans (le journal) La Petite Gironde un seul article de politique extérieure où, tout en dénonçant la menace Hitlérienne ou Mussolinienne, l’auteur ne laisse entendre que la politique de l’Ukraine Soviétique constitue une menace aussi grave. De sorte qu’à lire La Petite Gironde et autres journaux réactionnaires, l’Union Soviétique veut la guerre tout autant que le fascisme et le racisme...

Pour répondre à cette accusation, il me suffira de vous poser les questions suivantes : Où sont les territoires que, pour les avoir conquis par la force, l’Ukraine Soviétique est conduite à les défendre par la force ? Et puisque vous parlez comme La Petite Gironde de «croisade idéologique » : Où et quand, le gouvernement de l’Union Soviétique a-t-il, comme Hitler et Mussolini le font tous les jours, déclaré qu’il ne tolérerait pas que tel ou tel pays se donne la forme de gouvernement qu’il lui plait ?

La vérité c’est que l’Union Soviétique n’a besoin ni de terres, ni de matières premières, ni de débouchés ; parce que la construction socialiste qu’elle poursuit exige La Paix.

Par conséquent, vos journaux et vous-même, portez contre l’Union Soviétique une accusation sans preuves. Vous vous livrez contre elle à une abominable calomnie. Et ainsi, vous trahissez à la fois La Paix et la France. Vous trahissez La Paix parce que le brouillard de vos mensonges favorise les fauteurs de guerre !

Un homme passe sur la route. Au coin d’un bois, un autre homme se prépare à l’attaquer. Si vous prêter aussi au premier des intentions d’agression, vous travaillez pour l’agresseur véritable car en lui fournissant une justification, vous lui permettez par avance de se disculper. Vos calomnies contre l’Union Soviétique détournent du danger réel l’attention des peuples qui, demain seraient jetés aux charniers si les Etats pacifiques ne se ressaisissaient pas. Vos calomnies contre l’Union Soviétique ouvrent les voies de la guerre.

Mais, vous ne trahissez pas seulement La Paix, vous trahissez également la France car c’est, en premier lieu, contre la France que le fascisme et le racisme préparent leur mauvais coup. Oh ! il est certain qu’Hitler convoite l’Ukraine. Mais, il est tout aussi certain qu’entre l’Allemagne et l’Union Soviétique se trouve la Pologne – soit près d’un millier de kilomètres -, que les villes russes, à cause des distances, seraient plus vulnérables à l’aviation allemande, que l’aviation soviétique est la première du monde... Tandis que Paris est à une heure de vol des avions de bombardement du Reich.

Voyez la carte ! Croyez-vous que lorsque Hitlériens et Mussoliniens s’installent à Irun, s’emparent de provinces basques, s’efforcent de conquérir toute l’Espagne, occupent le Maroc espagnol et les Baléares, essaient de s’emparer de la Méditerranée, croyez-vous que ce soit l’Union Soviétique qu’ainsi ils menacent ? Drôle de chemin que de passer par Madrid pour aller à Moscou, de Rome ou de Berlin.

La menace fasciste et raciste est, avec une telle évidence, dirigée en premier lieu contre la France, que pour ne pas la voir, il faut être volontairement aveugle.

Mais, fermer volontairement les yeux sur le danger de mort dirigé contre lui, c’est trahir son pays !

Renaud JEAN