Renaud Jean et le jeune PCF

contre l’érection des monuments aux morts 

« Je regrette de ne pouvoir, par ma souscription, participer à l’érection du monument des morts de la commune de Fumel. S’il ne s’agissait, par de pareilles cérémonies, que d’honorer la mémoire des victimes de guerre et de témoigner une douloureuse sympathie à leur famille, tous les Français pourraient participer. Mais il n’en est pas ainsi. Sans parler des réjouissances publiques dont ces cérémonies sont trop souvent l’occasion – après l’inauguration on banquette, on danse – les prétendues fêtes des morts ne sont que des fêtes patriotiques. Or le patriotisme haineux vient d’assassiner en France un million et demi d’hommes, dans le monde plus de dix millions. J’estime que cela suffit.

Ma conscience ne me permet qu’une seule façon d’honorer les morts : c’est de lutter contre la guerre qui les tua et contre le capitalisme qui engendre la guerre. Recevez, M. le président… »

Par cette lettre, publiée dans Le Travailleur du 4 juin 1921, le jeune député communiste Renaud Jean[1] se démarque radicalement et spectaculairement de l’engouement de l’époque qui orne les places publiques de chaque village de monuments aux morts[2]. Le nombre de victimes de la guerre qui vient de s’achever est tel, que la plupart des familles voient leurs noms couchés sur les plaques de marbre qui les entourent. Pour les responsables politiques ou religieux qui conduisent cette campagne, cette floraison vise à honorer ces morts et à perpétuer leur mémoire, rendant à chaque disparu un peu de présence, par le souvenir.

Cette campagne d’érection de monuments aux morts est bien reçue par une population meurtrie dans sa chair et de grandes foules accompagnent cortèges et défilés lors de leurs inaugurations. Oser s’opposer à ce courant quasi unanime suppose, de la part de Jean, non seulement beaucoup de conviction, mais encore beaucoup de courage : être contre les monuments, c’est mettre en cause le sacrifice de ces morts, s’afficher contre la défense de la patrie et prêter le flanc à l’accusation de traître, à l’instar des mutins de 1917. Nul doute que cette étiquette a dû être appliquée au jeune député, qui a cependant de quoi répondre : grand blessé dès la fin de 1914, Jean a bien failli être une des premières victimes de la guerre.

Quoiqu’il en soit, Jean persiste dans son refus : pendant les deux années suivantes, c’est-à-dire jusqu’au milieu de 1923, son journal donnera une vingtaine d’articles à propos de l’opposition du jeune courant communiste à cette campagne. Ainsi, le 20 août, Jean décline publiquement l’invitation à participer à l’inauguration du monument de Colayrac et le 5 août de l’année suivante[3], il récidive pour celle du Passage.

Entre-temps, au gré de chroniques locales qui intéressent une dizaine de communes, des correspondants plus ou moins inspirés auront relayé le député pour exprimer leur opposition à l’érection de monuments communaux avec ces titres ironiques : « enfin nous l’avons » (Tonneins), « nous allons enfin avoir ce monument » (Puymiclan), « On l’aura aussi ! » (Bruch), « Ne pleurez plus Astaffortais, vous en avez un » (Astaffort) enfin : « cela se fait partout, pourquoi n’en ferions-nous pas autant[4] ? » (Saint-Aubin).

L’opposition des communistes à cette floraison se fonde sur des arguments de forme, mais aussi de fond. Sur la forme, ils repoussent le fait que les fêtes qui président à ces inaugurations soient le prétexte à banquets et bals, amusements qui sont en flagrante contradiction avec la célébration du souvenir d’un million cinq cent mille morts. Revient aussi l’idée que c’est davantage dans la solitude et le recueillement que par des manifestations publiques bruyantes et solennelles que l’on doit se souvenir des morts et les honorer.

Sur le fond, dans un contexte qui vient de voir la droite nationaliste s’emparer de la victoire des Alliés pour faire élire la chambre « bleu horizon » dans un climat de patriotisme exacerbé, les communistes fondent leur refus sur l’internationalisme et l’espoir que vient de faire naître la jeune république des soviets[5]. Rappelons-le : si les Bolcheviks ont réussi à s’emparer du pouvoir dans les derniers mois de 1917, c’est parce que, depuis 1914, ils sont restés constants dans leur refus de la guerre « fille du capitalisme », à la différence des autres partis socialistes de la IIe Internationale qui, dans leurs pays respectifs, se sont ralliés à l’union sacrée.

Dans le sillage de cette révolution, Lénine créé la IIIe Internationale, en soumettant l’adhésion des futurs partis communistes à 21 conditions, dont la sixième exige que : « tout parti qui désire appartenir à la IIIe Internationale est tenu de démasquer non seulement le franc social-patriotisme, mais aussi la malhonnêteté et l’hypocrisie du social-pacifisme ; il doit montrer systématiquement aux ouvriers que, sans renversement révolutionnaire du capitalisme aux ouvriers, aucune cour d’arbitrage international, aucun accord sur la limitation des armements, aucun renouvellement démocratique de l’union des peuples ne sera capable d’empêcher de nouvelles guerres impérialistes ».

Aussi, la thèse que développe la quasi-totalité des articles consiste à considérer les monuments aux morts comme des « objets de réclame » du patriotisme fauteur de guerre, qui ne peuvent servir qu’à préparer de nouveaux conflits. Sur ce registre, le correspondant de Tonneins écrit : « les résultats de la victoire nous suffisent : …800 000 soldats maintenus sous les drapeaux malgré les conférences de désarmement de Washington et d’ailleurs, la guerre en Syrie au Maroc et ailleurs… tous ces faits nous rappellent assez la guerre ». De même que resurgissent des thèmes anti-guerre classiques comme « messieurs les gros » auxquels on demande de délier leur gousset « scandaleusement rempli » des profits de guerre ; ou comme ces quêteurs de papier-monnaie comparés à ceux qui « quêtaient l’or nécessaire à la prolongation de la boucherie ».

L’autre argument de fond s’en prend aux « immortalisateurs de héros malgré eux » qui « n’ont pas demandé tout ce bruit, tout ce battage, tout ce bourrage de crâne ». Plusieurs correspondants exigent « qu’on laisse enfin la paix » à ces victimes du capitalisme. Cette exigence de « laisser les morts tranquilles » est inséparable du refus de l’utilisation de leur souvenir à des fins politiques et électorales : « j’ai trop de respect pour les morts de la guerre écrit Jean pour me servir comme d’une tribune politique du piédestal de monuments qui auraient dû rester sacré ». Le texte de Tonneins lui fait ainsi écho : « Ils sont morts pour que cette guerre fut la dernière – je rappelle le serment des tranchées – et non pour qu’on utilise leur mémoire sacrée dans des buts électoraux ».

En dehors des lettres de Jean déclinant les invitations et les critiques des correspondants de village, l’hostilité à l’égard de l’érection des monuments s’exprime aussi par l’intermédiaire de l’Association Républicaine d’Anciens Combattants (ARAC) alors naissante, dans laquelle le courant communiste est dominant. Généralement, cette action se limite à des prises de position publiées dans Le Travailleur, preuve de l’isolement des communistes dans ce combat et de leur difficulté à faire largement partager leur opposition. Une exception est cependant à signaler : Feugarolles, qui n’est pas encore le fief communiste qu’il deviendra par la suite[6] et qui pourtant se distingue par la tenue d’un meeting anti-monument. La section locale appelle à la tenue d’un « meeting pacifique » lançant un « appel pressant » aux anciens combattants, aux veuves, aux adolescents, pères de famille, travailleurs et militants des communes voisines » pour être présents au « meeting contre la guerre du dimanche 11 juin », jour d’inauguration du monument.

Est-ce parce que cet appel fut particulièrement entendu ? Toujours est-il que les participants au rassemblement ne s’en tinrent pas à des discours. A l’issue du meeting en effet, un cortège se rendit jusqu’au monument, porteur d’une banderole portant l’inscription : « Anciens combattants à leurs camarades victimes du capitalisme mondial », qu’il disposa sur l’édifice, avant la dispersion de la manifestation. Pendant une vingtaine de jours, la banderole resta dressée sur le monument au grand dam de la municipalité qui finit par la faire disparaître début juillet, provoquant la protestation du secrétaire local de l’ARAC, Roger Daron donnant rendez-vous au maire « à la prochaine consultation populaire » pour « venger les camarades » et faire entendre ce cri : « A bas la guerre ».

Cette campagne d’hostilité envers l’érection des monuments aux morts initiée par les communistes lot-et-garonnais n’a, à notre connaissance, jamais été étudiée, ni même signalée[7]. Quelque limitée qu’elle ait pu être, il nous a cependant semblé important de la faire ressurgir, aussi bien pour tracer les limites de « l’unanimisme » qui aurait présidé à la floraison des monuments, que pour souligner une fois encore la singularité du député Jean, autant par son courage politique que par sa capacité à le communiquer, dans son département. Hubert Delpont



[1] Renaud JEAN (Samazan 1887-1961) : paysan socialiste, qui devient communiste après la révolution soviétique. Créateur du journal Le Travailleur et élu premier député communiste en 1919. Devient ensuite théoricien du communisme agraire. Député de Lot-et-Garonne 1919-1928 ; 1932-1940.

[2] Ce mouvement s’inscrit dans le sillage de la loi du 25.10.1919 sur « la commémoration et la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre » qui incite chaque commune à faire ériger un monument.

[3] Archives départementales de Lot-et-Garonne, 216 JX 1 et 4 Mi N° 81 et 192.

[4] Archives départementales de Lot-etGaronne, 216 JX 1 et 4 Mi 41 n° 97 et 106 (Tonneins), n° 102 et 115 (Puymiclan), n° 102 et 193 (Bruch), n° 116 (Astaffort), n°131 (St-Aubin), n°134 et 138 (Feugarolles), n° 192 (Le Passage), n° 233 (Villeréal).

[5] L’article relatif à Tonneins du N° 97 du journal est signé « soviet ». Celui de Puymiclan « S. Oviet »

[6] Feugarolles devient dès le milieu des années vingt le lieu ou se tient une des premières fêtes fédérales du PCF. Plus tard, le village se donnera un maire communiste, Aimé Peroua.

[7] Des d’études ont paru à propos des monuments qui prennent des distances vis-à-vis du patriotisme. A notre connaissance, il en existe peu concernant l’opposition à leur création.