Dans son livre : Le temps des chemises vertes, révoltes paysannes et fascisme rural (1929-1939), Seuil, l’historien nord-américain Richard O. Paxton présente ainsi l’action de Renaud Jean :

 « Renaud Jean, militant communiste du Lot-et-Garonne et spécialiste des questions paysannes au sein du Parti (il avait fondé la Confédération générale des paysans travailleurs en 1929), était celui qui avait poussé le PCF, en 1933, à donner désormais une priorité à l'action en milieu paysan, pour contrer le succès du PAPF auprès des petits exploitants familiaux. Son objectif était de bâtir le socialisme avec les paysans, plutôt que de les considérer avec indifférence ou comme des obstacles à la collectivisation, d'inévitables victimes du progrès industriel. En cela il suivait le modèle de construction du socialisme proposé par Boukharine en URSS, et était une sorte de pionnier du Front populaire, ce changement de la stratégie communiste par lequel l'objectif immédiat d'arracher les classes moyennes au fascisme prenait le pas sur l'objectif à long terme, la révolution socialiste. Renaud Jean renonçait tranquillement à la distinction entre « koulaks » (ceux qui employaient des salariés) et paysans méritants (ceux qui travaillaient seuls), car cette position sectaire aurait exclu de son champ d'action de trop nombreux paysans français, ceux qui avaient un « domestique » ou deux, souvent leurs propres fils.

Au Comité central du 10 février 1933, Renaud Jean présente un vigoureux rapport sur la question paysanne. Le Parti, déplorait-il, avait « complètement négligé » le « problème paysan » depuis son dernier congrès. Et, tandis que l'« action stérile » du PCF produisait « des résultats médiocres », le PAPF était en pleine croissance, et même la SFIO augmentait son influence sur les campagnes (au moment même où Renaud Jean faisait son rapport, dans la deuxième semaine de février 1933, le PAPF organisait des meetings de masse dans toute la France rurale, contraignant les notables des associations agricoles à s'y montrer, sous peine de se couper de leurs mandants). Quant à sa Confédération générale des paysans travailleurs, laissée à elle-même, elle n'avait pas réussi à empêcher que les ventes de son journal, La Voix paysanne, ne baissent « considérablement ». Il proposait donc au Parti de donner une priorité à l'action en milieu paysan, sur la base d'un « programme revendicatif bien étudié, susceptible d'attirer dans les syndicats CGPT la masse des paysans pauvres et moyens 49 ». Ce programme incluait aussi des actions militantes pour empêcher les ventes sur saisie (comme Dorgères commençait à le faire au même moment), des actions de propagande sur la protection sociale et sur des sujets aussi sensibles que la révision des baux à la baisse, à cause de la crise (tous thèmes qui étaient aussi ceux de Dorgères), ainsi que la revendication d'une « allocation de crise » pour les plus pauvres (alors que Dorgères, tout à son mythe d'une unité de la classe paysanne, demandait qu'on les aide par la hausse des prix).

Ainsi, à partir de 1933, le PCF se lance dans un programme d'actions destiné à épouser les griefs immédiats des petits paysans. Dans le département du Lot-et-Garonne, dont Jean était originaire, sa CGPT connaît certains succès, ainsi que dans quelques autres départements où la paysannerie était de tradition républicaine, comme la Corrèze(1)° ou la partie occidentale des Côtes-du-Nord. Renaud Jean est donc le père de ce qui sera, après la guerre, la stratégie communiste de soutien aux petits paysans en voie de disparition (à travers le MODEF), quand le Parti reconnaîtra que, si la plupart des ouvriers agricoles sont éliminés par la mécanisation de l'agriculture, les exploitations familiales peuvent survivre en adoptant un « capitalisme de petits producteurs ». »

 Une récente étude sur le communisme rural en Corrèze conteste l'explication par la tradition de gauche : Laird Boswell, « The French Rural Communist Electorate », Journal of Interdisciplinary History 23 : 4 (printemps 1993), p. 719-749.

On comprend ainsi comment s’imbrique chez le député communiste, lutte sociale et lutte politique. Est-il cependant un pionnier du Front populaire ? En fait, il me paraît le continuateur d’une stratégie simple : construire une politique à partir de l’observation du réel. Il ne s’oriente pas à partir des dogmes appris à Moscou (avaient-ils prévu Hitler, les dogmes ?) mais à partir d’une confrontation entre le vécu populaire et les grands principes. Son besoin d’enracinement à Samazan correspond à cet indispensable pilier : rester près du peuple. S’il sait qu’il ne faut pas fâcher Moscou, il sait surtout qu’une politique communiste doit s’appuyer sur les besoins populaires sous peine de les voir récupérés par l’extrême-droite. L’antifascisme de Renaud Jean n’est donc pas un antifascisme défensif, il est le terreau où germe le besoin de Front populaire. Pour le dire autrement : c’est l’action qui guide sa pensée et non le contraire. Robert O. Paxton évoquera la forme qu’il donne aux luttes paysannes (payer les impôts en blé) une forme qu’utilise aussi l’extrême-droite et ce n’est pas parce que l’extrême-droite s’en sert qu’il l’abandonne. Alors que dans le monde ouvrier il va y avoir une fusion entre CGT et CGTU, dans le monde paysan « le pionnier » qu’est Renaud Jean ne pourra assister à la fusion entre la CGPT et le syndicat paysan socialiste ! Pourquoi ? Parce que pour Renaud Jean il n’est pas question, au nom de l’union, de baisser les bras sur le contenu de l’union ! L’antifascisme défensif incite à l’union pour l’union. Le sien incite à l’union pour la victoire de droits. S’il n’y a pas de victoire à la clef, alors le fascisme a un boulevard devant lui car le fascisme, contrairement à la droite qui est un fait historique traditionnel, s’appuie sur un vide circonstanciel laissé par la gauche.