Les petits vignerons

D’un côté certains disent que « seuls les imbéciles ne changent pas » et de l’autre que « les fidèles » sont des soumis ? Une fausse alternative ! Tout au long d’une vie, chaque être vivant est obligé d’évoluer, de changer, de s’adapter mais il reste à déterminer quel est le moteur de cette évolution pour en comprendre la nature. Si c’est l’appât du gain, la quête de gloire, l’amour du pouvoir, la soif de savoirs, l’évolution de chacun sera très différente.

Pour le militant communiste Renaud Jean le moteur a toujours été fondé sur l’observation de la réalité quand ses camarades attendaient… les ordres de Moscou. Renaud Jean aimait avant tout les rencontres avec les citoyens où il puisait les motivations de son action. La victoire du parti communiste en URSS donnait des droits à ce parti mais aucun pouvoir de principe. Or l’inscription à l’école communiste de Moscou était le passage obligé pour toute promotion interne dans le PCF.

Quelles évolutions de Renaud Jean ?

Il fut d’abord un pacifiste acharné, militant et peut-être parfois excessif, un pacifiste qui aurait dû tomber dans les bras de la stratégie de Moscou en 1939 quand fut adopté l’analyse comme quoi la guerre entre France et Allemagne était une guerre impérialiste de plus. Conformément à ce qu’il avait déclaré en 1919, jusqu’en 1938 Renaud Jean pensa qu’il fallait négocier avec l’Allemagne trop pressuré par les victorieux de la Première guerre mondiale. Mais quand la guerre entre les deux pays devient une évidence, c’est l’antifascisme qui domine et qui le pousse à dire « non à l’envahisseur ». Il comprend que la deuxième guerre mondiale ne peut se lire comme la première.

Il était un défenseur des petits paysans et sur ce point c’est lui qui fait son « autocritique » dans son livre Terre soviétique publié en 1935 : « Ici, l’auteur de ces pages fera à ses lecteurs un aveu. Il a pensé pendant des années que la question agraire était avant tout une question de propriété. Il n’en est plus certain. » Comme des milliers d’autres, au cours du voyage fait en URSS,  il a avalé les mensonges servis sur un plateau. Il a cru que la collectivisation des terres avait été le début d’un développement heureux. A-t-il eu l’occasion de repenser à cette analyse ?

Il serait passionnant de poursuivre cette recherche mais elle ne peut que se doubler de l’autre face : les fidélités du personnage.

Quelles continuités chez Renaud Jean ?

Il est devenu courant d’accuser les personnes fidèles à leurs idéaux d’être bloquées sur leurs illusions de jeunesse. Je pense que sur ce point une distinction s’impose entre le dogmatisme et le sectarisme. Tous les sectaires sont des dogmatiques mais tous les dogmatiques ne sont pas sectaires. Certains acceptent de discuter de leurs dogmes tandis que d’autres pensent leurs dogmes comme au-dessus des autres, un fait qui leur donne une valeur autorisant tous les moyens pour les imposer. Je ne crains pas de dire que Renaud Jean a construit sa vie sur quelques dogmes source de sa fidélité à la cause communiste. Le premier de tous, c’est la démocratie électorale. Sa vie est la preuve que les idées communistes pouvaient gagner les élections et que par ce biais, au-delà de la victoire et des pouvoirs ainsi acquis, le débat qui avait eu lieu pendant la campagne électorale était un débat formateur. Mais ce dogme s’appuie sur un autre : les changements réels ne viendront que des luttes sociales. Les élus c’est bien, les luttes c’est mieux. D’où son engagement jusqu’à la fin de sa vie dans l’action syndicale de masse. Les événements de 1936 lui donnèrent totalement raison : seule la lutte des ouvriers a permis des acquis que les paysans n’ont pas obtenus par manque d’intervention populaire. La Chambre des députés avaient voté pour l’agriculture des lois magnifiques bloquées par le Sénat et qui n’entreront dans les faits qu’après 1945. Et enfin un troisième dogme lié aux deux autres : on ne parle sérieusement d’un sujet que si on le connaît parfaitement, d’où son ancrage à Samazan.

Mais n’est-il pas exagéré de parler de dogmes pour de telles fidélités ?

Renaud Jean est resté communiste toute sa vie (un dogme pour lui) en une époque où cet engagement était plutôt de l’ordre du religieux. L’existence de chacun avait besoin de piliers solides pour tenir dans les tempêtes donc il fallait des références indiscutables. L’originalité du paysan de Marmande tient au fait que tout en étant indiscutables pour lui, elles se référaient à des dogmes nécessitant l’échange avec les autres. Comme le lui reprochèrent beaucoup de ses camarades du PCF, « il était un radical exagéré » (le mot radical vient ici du parti radical-socialiste). 1-02-2011 Jean-Paul Damaggio