D'après une lettre à sa femme. JPD

 

Jeudi 4 avril 1940

 Qui me reste-t-il ? Dans mon malheur, il ne me reste, que toi ma Belle, mon Isabelle, et toi mon beau, mon Samazan. Hier encore, j'avais un pays ; il me jette en prison. J'avais un parti ; il s'écrie à mon encontre : "trahison". Sans eux à mes côtés, je vais à nouveau, pour tenter de me sauver, écrire mon présent. A nouveau, puisque une guerre, la première à porter le nom de "mondiale", me poussa autrefois à prendre un crayon et un carnet.

Entre les années 1914 et aujourd’hui, que de différences ! Pourtant, cette évidence : dans les deux cas, ce même besoin de tracer des pensées sur le papier, peut-être pour mieux résister aux destructions et à l’horreur, peut-être pour offrir au futur un témoignage sur l’honneur. En 1914, je m’en souviens parfaitement, il me fallait lutter contre la peur de mourir bêtement dans ces ignobles tranchées dont une blessure me libéra. Le futur d’hier, devenu mon passé, je découvre désormais, dans un monde trop glacé, la première guerre à porter le nom de "drôle". Ma seule frayeur actuelle s'appelle le désespoir.

Ne pouvant me sauver par moi-même, par la foi en moi-même, je m’en remets à toi, ma femme que j’admire, et à toi, mon village en point de mire. A chaque instant, mon esprit, qui comme tout esprit ne peut demeurer en repos, se tournera vers toi, mon épouse accomplie, et aussi vers toi, ma commune qui abrite encore ma vieille mère de 76 ans. Je ne vais écrire que tendus vers vous qui constituaient mes rares liens avec cette société qui me salit. Sauf toi, ma Belle, personne ne saura jamais ce que j’ai souffert au cours des terribles journées qui viennent de passer. Vois-tu, je sais trop bien comment j’aurais pu m’y prendre pour éviter la prison, l’injuste perte de mon mandat de député et pour éviter à ma pauvre mère d’avoir à gémir sur les malheurs de son fils ! Pour qui perd de vue la fidélité, tout devient facile. Or, que serais-je sans la fidélité ? Fidélité à toi d’abord mon épouse courageuse, à vous mes paysans du Midi, à nous les révolutionnaires. Fidélité à toi mon village bienfaiteur, à vous les révoltés de 1851, à nous les cul-terreux. Fidélité à toi ma mère adorée, à vous les Français de progrès, à nous les assoiffés de liberté. Conclusion, je subis.

Pour ne pas heurter les députés assis à mes côtés, ma fidélité au parti m’a interdit de prononcer devant mes juges, le discours prévu. Ne pouvant plus parler, ni aux députés réputés, ni aux paysans militants, je vais donc, ma chère Belle, t’écrire jour après jour pour me confronter en permanence avec moi-même et chercher à garder raison.

Dans ce contexte, quelle sera la première phrase écrite par un député doublement trahi qui, entre quatre murs, veut repousser son ennui ?

Ne pouvant rien perdre que moi-même, que la voix de moi-même, tu m’aideras à nous entretenir tous les deux afin que notre sens de la fidélité leur serve de leçon. J’entends déjà divers sarcasmes du genre la fidélité, c'est une valeur de chien. Eh bien ! nous en parlerons du chien, de Boule et des autres. Ou j’entends des sarcasmes du genre : la fidélité c'est une valeur de soldat. Eh bien ! nous en parlerons du militaire, de la guerre et des ordres. Mon Isabelle, tu ne m’as jamais sermonné et tu ne me sermonneras jamais car tu sais très bien que je n’ai rien à voir avec leur sens de la fidélité, aussi je peux tout te confier. Les Obéissants - les fidèles aux ordres - ne méritent que notre miséricorde : en fait, ils jouent les esclaves. Le jour où ils craquent, les voilà d’un coup dans le camp des ennemis qu’hier ils vilipendaient sans borne. Les Obéissants ne différencient pas le fidèle du courtisan, le modeste du soumis. Bref, je peux t’écrire en tant que prisonnier, donc tu devras lire au-delà de la version publique de mes lettres (les geôliers lisent le courrier), tu sauras ajouter les blancs inscrits sur les papiers de ma mémoire. En t’écrivant mes besoins immédiats ou mes idées de goujat, je vais me parler, me consoler et même me soigner ! Les simples formules que je vais développer tu les transformeras en lettres fictives pour un livre futur où je me retrouverai tel que j’ai été. Ne m'en veux pas si pour le moment, je me consacre plus à moi qu’à toi.

Je suis au Château de Baillet depuis hier soir. Je t’attends dimanche. Le meilleur train est gare du Nord à 13 h 45. Descends à Montsoult. Le Château est à 1500 mètres de la gare : des taxis font le service. La visite est autorisée entre 14 et 16 h. pour environ trois quarts d’heure. Je te dirai dimanche dans quelles limites elles sont autorisées. Entre les lignes de ces quelques phrases, tu as déjà deviné combien ma tête bouillonne par avance de nos propos de dimanche, tu as lu que sous l’information pratique se cache le désir d’en savoir plus sur le monde extérieur. Tu pressens sans peine que nous parlerons de ma mère qui subit une dure épreuve par ma faute. Enfin, j’ajoute que tu ne t’étonneras pas de la note d’optimisme contenue dans chaque lettre ; je ne peux ni t’alarmer, ni me plaindre (un pléonasme). Voici celle d’aujourd’hui : tu verras dimanche que notre situation ici est bien meilleure qu’à la prison de la Santé et maintenant que je suis débarrassé du procès qui m’a dégoûté tout va s’améliorer. Je t’embrasse bien fort.