Dans son journal syndical, La Voix Paysanne du 17 Septembre 1927, Renaud Jean publie cet article à un moment où il est en mauvais termes avec la direction du PCF. D'ailleurs aux élections de 1928, il va perdre son poste de député. JPD.

Les élections !!

Depuis la mi-juillet, j'ai visité, pour la propagande, une trentaine de localités, dans mon département et dans d'autres. Avant ou après les réunions, dans le train ou l'autobus qui roule à travers nos campagnes, j'ai bavardé avec des centaines d'amis ou d'adversaires. Je pourrai compter sur les doigts de la main les conversations qui n'ont pas débuté sur la question :
- Et les élections ?
J'entends bien que nous appartenons à un vieux pays de suffrage universel, que chaque travailleur y est politiquement classé, que l'ouvrier ou le paysan y raisonne beaucoup fréquemment comme lecteur de tel journal, comme adhérent ou sympathisant à tel parti et que comme ouvrier ou comme paysan...
Mais, j'ai beau me dire tout cela et bien d'autres choses, je n'arrive pas à m'expliquer cette sorte de fièvre qui, tous les quatre ans, et pendant près d'une année, s'empare de tout un peuple.
Notez bien qu'il ne s'agit pas de laisser aux ennemis des travailleurs le soin de mener à leur guise les batailles électorales. L'abstentionnisme gangrénant les ouvriers et les paysans ne serait une bonne solution que pour la bourgeoisie. Je parle naturellement de l'abstentionnisme traduisant l'abandon de toute vie politique. Si les travailleurs ne « faisaient » pas de politique, ceux qui les exploitent en font pour eux, ou plutôt contre eux.
Il s'agit de ne pas accorder aux luttes électorales plus d'importance qu'elles n'en méritent, de bien comprendre que ce n'est pas autour des urnes que ce joue le sort des classes laborieuses.
Combien de fois avons-nous cité ce double exemple ! :
En Mars 1919, La Chambre en exercice n'avait rien promis de précis aux électeurs. Où plutôt, les engagements, qu'elle avait pu prendre au mois de Mai 1914, avaient été emportés par la «rafale» qui venait de bouleverser le monde durant cinquante deux mois. Et pourtant, en quelques jours, cette Chambre vota la réforme la plus importante que la classe ouvrière ait obtenue : la journée de huit heures !
Par contre, en Mai 1924, une majorité qui avait promis tout et le reste au corps électoral, s'installa au Palais Bourbon. Suppression de la taxe sur le chiffre d'affaires, du double décime, prélèvement sur la fortune, école unique, assurances sociales. Arrivée au terme de son mandat, cette majorité n'apporte rien à ceux qui l'ont nommée !!
Pourquoi ces résultats déconcertants ? Parce qu'en Mars 1919, ouvriers et paysans non démobilisés, tenaient les armes et que la bourgeoisie et ses représentants à La Chambre avaient peur ! Parce que la majorité du 11 Mai était l'expression, non d'une victoire, mais d'une abdication des travailleurs ! Ainsi, les hommes du 11 Mai n'avaient aucun contrôle à craindre, encore moins une de ces vigoureuses bourrades qui marquent, pour les assemblées élues, le commencement de la fidélité aux engagements pris. Ils étaient le produit d'une époque où le syndicalisme ouvrier, réduit (à sa plus simple expression), s'affirmait incapable de la moindre pression, où les partis politiques qui les avaient présentés n'avaient au fond qu'un seul objectif : empêcher la constitution d'une solide formation de classe, et châtrer ainsi les ouvriers et les paysans de toute force réelle.
Car, aussi longtemps qu'ils ne seront qu'une poussière d'électeurs, les ouvriers et les paysans ne seront rien.
L'expérience est d'hier. On peut même dire qu'elle est d'aujourd'hui, puisque La Chambre du 11 Mai — sauf dissolution — a encore huit mois d'existence assurée.
- Et les élections. Les élections, camarades ?
Vous d'abord, militants communistes qui lisez cet article ! Et les cellules du parti à renforcer et à faire vivre ! Et l'Humanité à diffuser ! Et l'étude des grandes questions nationales et internationales : les menaces de guerre, les dangers d'interventions contre l'URSS, les rivalités des pétroliers, les lois militaires, l'armée de métier que le gouvernement et le Parlement nous fabriquent !
Penseriez-vous par hasard que La Chambre (qui va être) élue en Mai 1928 va assurer la Paix, qu'elle redressera le système fiscal, qu'elle tendra à la Révolution Russe une main fraternelle ?
Quelle que soit sa composition, elle continuera l'œuvre de sa devancière La Chambre du Cartel qui, après une crise passagère, a continué l'ouvre du Bloc National. Le postillon portera peut-être un masque nouveau sur son visage. Mais l'ordre de l'équipage ne sera pas changé : les travailleurs entre les brancards, et sur le char, le capital roi fainéant !
Et vous, militants du Conseil Paysan ! Avez-vous créé un syndicat de paysans travailleurs dans votre commune ? Avez-vous engagé dans le vieux syndicat, dirigé par le hobereau ou le notaire, l'action qui s'impose ? Vignerons, la hausse actuelle vous aurait-elle fait oublié les droits de circulation sur les vins, les tarifs de transports qui, demain comme hier, pèseront lourdement sur vos produits ? Eleveurs qui, depuis une année, avez vu les prix baissés de 50 % à l'étable, alors qu'ils restaient stationnaires à la consommation, qu'avez-vous fait pour vous défendre ? Et vous, les producteurs de blé ?
Les uns et les autres, avez-vous dans votre coin recruté tous les abonnés possibles à notre journal ?
Vous êtes exploités tous les jours et à toute heure. Tous les jours, à toute heure, et non seulement en période électorale, il faut songer à vous défendre !
Renaud JEAN.