Renaud Jean vient de créer un journal avec ses amis du Lot et Garonne, il ne se doute pas que deux mois après, comme pour lui donner raison, il sera élu député communiste. Il témoigne dans cet article de sa volonté de dialogue, de sa passion pour l’histoire et de son optimisme. Oui, en 1919, la vague monte, en 1920 des grèves déferlent en France. JPD

Le Travailleur du Samedi 11 Octobre 1919 N° 2

La vague monte

Un ami, qui n'est pas encore socialiste, m'écrit : "Vous voulez enlever le capital à la minorité qui la possède et le donner à tous. Ne vois-tu donc pas qu'ainsi tu prépares la route à la Révolution, ou bien, te serais-tu laissé gangréner par la haine? Souhaiteriez-vous donc une guerre civile, la terreur, une édition française du bolchévisme ? ».
Non, mon ami, nous n'avons pas de haine, et cependant nous travaillons à La Révolution. Mais, pourquoi t'effrayer d'un mot? Ton journal te dit. "La Révolution, c'est la guerre civile! ", et, perroquet, tu le répètes!.
Tu devrais pourtant te méfier. Le même journal, autrefois, te fit voter pour les trois ans, toi qui sortais de la caserne, plus tard, lite fit croire aux beautés de la guerre et chanter les louanges de ceux qui te menèrent à Charleroi; il ouvrit ses colonnes au "rouleau compresseur ", poussa les cosaques aux portes de Berlin, les hissa aux sommet des Karpathes; il affama les Allemands dès Septembre 1914, les réduisit plus tard à manger la graisse de leurs morts; il tua le Kronprinz plusieurs fois. Enfin, de bourrage en bourrage, soutenant à la fois le moral de l'arrière et celui de l'avant, ton journal te permit, après quatre ans de guerre, de gagner la victoire. . . à la Pyrrhus. Et tu lui fais encore confiance....
Et lui, continue de te bourrer le crâne. li secoue devant toi l'épouvantail du bolchévisme. La bourgeoisie, que défend ton journal, aurait-elle oublié son origine, le 10 Août; les massacres de Septembre ,» la mort du roi, la reine, mère et femme, torturée puis tuée ? Aurait-elle oublié la mort de la Gironde, de Danton et Desmoulins; les exploits de Carrier, le soleil de thermidor consumant les derniers Montagnards? Aurait-elle oublié la banqueroute de l'an VI; et du bruit du canon qui, sans interruption, la berça durant vingt ans, et l'impérialisme de Danton et de Bonaparte semant chez tous les peuples la haine de la France, semence féconde dont nous venons encore de récolter la sanglante moisson?
La Révolution française aurait pu, sans doute, rester pure. Mais la bourgeoisie ne le voulut pas. Parce qu'elle avait peur du peuple, elle alluma la guerre en 1792.
La guerre entraina la défaite, la défaite entraina la Terreur; La Révolution bourgeoise revêtit les haillons des "Tricoteuses "; elle fût sanglante et grossière. Cet épouvantail que ton journal agite devant toi, c'est le spectre de la Révolution bourgeoise, et non le portrait de la Révolution sociale.
Une Révolution, ce n'est pas une guerre civile! Une Révolution, c'est un changement profond. C'est le renversement des institutions qui ont mis des siècles à s'enraciner dans le sol, c'est l'éclosion d'institutions nouvelles, meilleures, qui rayonneront sur les nations voisines.
Pendant des siècles, la monarchie française imposa son absolutisme politique, les privilèges de la noblesse et du clergé, les réglementations économiques. La bourgeoisie abritait sa jeunesse timide sous l'aile de l'absolutisme. elle courtisait le Roi-Soleil. Mais elle grandît vite en richesses, en savoir, en conscience de classe. La vapeur mettait à sa disposition une force jusqu'alors ignorée, une prospérité prodigieuse s'offrait.
Et soudain, la bourgeoisie se sentit paralysée par le vieux monde. La grande industrie, que les découvertes scientifiques rendaient possible, et qui en améliorant le sort de tous les hommes, allait centupler les fortunes bourgeoises, exigeait la disparition de l'absolutisme vieilli, incapable et tracassier, des privilèges du sang, des corporations.
La courtisane se révolta, et s'appuyant sur le peuple affamé, fît sa Révolution.
La bourgeoisie remplaça l'absolutisme par la monarchie constitutionnelle, puis par un Parlement, elle supprima les privilèges des nobles et des prêtres, proclama la liberté politique et l'égalité devant la loi, elle supprima les corporations et proclama la liberté industrielle et commerciale.
En un instant d'ivresse, le peuple crût s'être libéré de la bourgeoisie. Il s'aperçut bientôt qu'il avait seulement changé de maîtres. Le grand propriétaire bourgeois remplaçait le baron émigré. L'usinier écrasait ses ouvriers d'un pouvoir d'autant plus absolu qu'ils ne pouvaient plus s'unir pour résister. La liberté du commerce et de l'industrie devenait la liberté du vol. L'inégalité économique persistante anéantissait les bienfaits de la Révolution. La lutte formidable du capital et du travail commençait. En 1848, le travail faillit l'emporter, il fût battu, les paysans n'ayant pas compris. De leur triomphe d'un jour, les prolétaires ne conservaient qu'une arme bien faible: le suffrage universel. Mais plus tard, ils gagnaient le droit de grève, le droit syndical, et, organisés nationalement et internationalement contre la bourgeoisie, ils préparaient leur libération définitive, la libération économique.
Le Prolétariat était-il près de triompher en 1914 ? Sans doute, une organisation réelle donnait de la cohésion et de la puissance à son action ; mais la masse des travailleurs restait inerte. Le système capitaliste, avant la guerre, nourrissait tout le monde, bien ou mal. Il y avait bien des guerres coloniales, mais le pays ne sentait pas le mal qu'elles lui faisait ; il y avait bien les déficits budgétaires, mais, par des expédients, on les masquait ; il y avait bien des plaies sociales, l'alcoolisme par exemple, mais les ivrognes buvaient par plaisir et les autres en riaient ,» il y avait bien des ignorants, mais ils ignoraient leur ignorance ou la chérissaient même, le plus grand nombre des hommes était exploités, mais être mouton leur plaisait. Pas de mécontentement réel, rien d'analogue à ces révoltes de paysans qui bouleversèrent la France de 1780 à 1789. Pas d'esprit révolutionnaire. L'Etat bourgeois avait tout pour lui. argent, armée, police. Ces forces intactes semblaient lui assurer une vie calme et longue. Le régime pouvait durer des années, des siècles encore peut-être.
La guerre est venue. On a souffert, la souffrance a ouvert les yeux, l'indifférent a appris à penser, il se révolte contre le capitalisme dont hier il ne sentait pas le joug. Dans la tranchée, le poilu a compris que la guerre est le produit fatal de la concurrence capitaliste. Malgré l'aisance trompeuse dans laquelle on le maintient, le peuple entrevoit la catastrophe financière. La bourgeoisie sombre dans la guerre et dans la faillite. L'Etat bourgeois est aussi faible que le vieillard qui s'obstine à le gouverner. Les grèves se généralisent, les soldats se mutinent, les marins de la Mer Noire hissent le drapeau rouge, une foule jusqu'à présent inconsciente se précipite dans le Parti Socialiste et les syndicats. Comme la bourgeoisie en 1789, le prolétariat a acquis sa conscience de classe.
L'événement brutal a réveillé l'idée en lui, et maintenant il veut gouverner les événements par son idée. Le prolétariat tout entier se soulève contre le régime politique et économique qu'il subissait depuis cent ans. Monsieur VIVIANI le déclarait un jour à La Chambre .» « cette Révolution passera dans les faits ». La bourgeoisie le sait. Pour satisfaire ce besoin de changement et de progrès, elle vient d'inventer la 4ieme République. Il est trop tard. La Révolution vient. Nous pouvons la souhaiter ou la maudire, nous pouvons tout craindre ou tout espérer d'elle, elle sonne à notre porte, elle entrera !
Comme toi, mon ami, je redoute sa force aveugle. Elle peut tourner à la guerre civile, s'abimer dans une période de démolition confuse. Nous ne préparons pas cela, la bourgeoisie y suffit.
Le Socialisme seul est capable de diriger cette force, d'éviter (e désastre, la bourgeoisie ne sait que démolir. Nous préparons le socialisme.
Renaud JEAN