J'aurais préféré avoir l'intervention exacte mais je n'ai que la présentation que fait de l'Humanité du discours historique du jeune Renaud Jean qui parle avec ses tripes. Est-ce que les coupables de la boucherie ont finalement été jugé ? Est-ce que le procès des coupables sera au coeur des célébrations du centenaire ? En 1940, il était en prison et on lui rappellera  ce discours. Jean-Paul Damaggio

 

L'Humanité Jeudi 16 mars 1922

« PLUTOT L'INSURRECTION QUE LA GUERRE »

Devant une Chambre hurlante Renaud Jean crie la haine des anciens combattants contre le militarisme

« Votre patrie c'est le dividende »

Face à une Chambre déchaînée et hurlante, interrompu à tout instant par les hurlements de rage de la majorité, notre ami Renaud Jean a hier, du haut de la tribune parlementaire, fait le procès, et l'exécution pourrait-on dire, du militarisme exécré.

Tandis que des figures congestionnées s'efforçaient à l'insulte, que tous les chefs de gare, tous les embusqués, tous les vaillants de l'arrière de la « dernière » exaltaient par avance la "prochaine" dont ils ne seront pas davantage, Renaud Jean par dessus les aboiements de la meute a soulagé sa conscience communiste et la nôtre en même temps.

Haine à la guerre

Pour la prochaine guerre, convient-il d'avoir des soldats de dix-huit mois ou d'un an, avaient discuté les précédents orateurs. Comment, s'indigne Renaud Jean, cette hypothèse d'une guerre possible, trois ans après une guerre qui a duré cinquante-deux mois et tué dix millions d'hommes, on l'admet donc ! Et de tous les orateurs aucun n'a protesté. A n'entendre que la discussion, tout le monde est donc prêt à partir pour la guerre.

Dès les premiers mots, la majorité se cambre. Du haut de son fauteuil le présidentiel, M. André Lefèvre trépigne. Il n'a pas fini d'en entendre, ni les héros de la majorité dont tant firent la guerre dans les états-majors tranquilles ou dans quelque bureau de l'Intendance. Leur colère s'accentua lorsqu'aux paroles suivantes notre ami Renaud Jean les flagelle du souvenir de ce qu'ils furent déjà pendant la guerre.

En 1914, il y eut, dans les partis de droite et dans le monde catholique en particulier, une sorte de joie à voir les hostilités éclater.

Du coup, toute la droite donne de la gueule. Les Magne, les Le Prouvost de Launay, les De Magallon vocifèrent. Impassible à la tribune, notre ami continue et précise.

A l'appui de son affirmation il cite des textes, des paroles de l'abbé Sertillanges à la Madeleine ou de l'archevêque de Bordeaux à Paray-le-Monial parlant de la guerre comme d' "une .épreuve d'expiation". Et le" général Cherfils qui écrivait : "La guerre est d'essence divine. Elle est la saignée qui rétablit la santé du monde.»

La droite essaie bien entendu de couvrir par un chahut organisé ces rappels gênants. Mais Renaud Jean, ne s'en laisse pas imposer. Sa voix forte surmonte l'obstruction réactionnaire. Il cite maintenant du Barrés qui disait avec un mouvement du menton « la guerre va nous régénérer » et du Bourget qui parlait loin du front de la « valeur éducative de la guerre ».

A droite. Elle ne vous a rien appris !

Renaud Jean. Si, j'ai appris la haine de la guerre. J'en garde les traces. D'autres en gardent des millions !

La guerre "régénératrice"

Au milieu des interruptions qui n'arrivent pas à épuiser sa tranquille énergie, soutenu uniquement par la petite poignée de communistes, assailli d'une part par la banda réactionnaire et aragouine que ces dures vérités exaspèrent, de l'autre par M. André Lefèvre de plus en plus excité, Renaud Jean fait justice du mensonge de la guerre "éducatrice" et "régénératrice". Non, il n'y a pas eu de relèvement du niveau moral dans ce pays.

Renaud Jean. Il est facile de constater que le niveau moral de la Nation ne s'est pas relevé depuis 1914. Jamais il n'y a eu autant de scandales (Exclamations à droite), ce qui est la preuve que la guerre n'a pas eu l'action régénératrice que lui prêtaient les orateurs de droite. Tous les jours, on dénonce des collusions entre la finance, la diplomatie et la politique ; jamais l'argent n'a été davantage le maître des consciences. Est-ce là, messieurs de la droite, le résultat de votre guerre éducatrice ?

Déceptions et ruines, voilà le bilan.

Dans un silence relatif, plus que relatif, Renaud Jean rappelle que l'idéologie réactionnaire n'eût pas suffi en 1914 pour entraîner les poilus. Mais il y eut une idéologie républicaine et socialiste - il y a cru lui-même - selon laquelle on faisait contre le militarisme allemand la guerre à la guerre. Les poilus ne croyaient pas à la guerre "régénératrice" mais ils croyaient à la "dernière guerre".

 Ils savaient, que la guerre causait dans le pays une sélection à rebours (Applaudissements a gauche), et ils ne demandaient qu'une chose, c'est qu'on épargnât à leurs fils le retour d'un semblable martyre. Or les événements ont démenti, les espérances car il suffit de voir ce que l'on fait aujourd'hui en préparant une armée pour de nouveaux massacres. (Exclamations à droite).

Trois ans après la "victoire" vous préparez l'armée de la prochaine tuerie. La guerre n'a donc pas tué la guerre !

Des millions de morts, 350 milliards de dettes, voilà le résultat. Déception, et ruines ! Et on sait bien maintenant que c'était un mensonge de dire: "l'Allemagne paiera"!

 La conclusion, c'est qu'une guerre comme celle-là c'est la destruction matérielle et morale des nations : en définitive, .la victoire ne vaut pas mieux que la défaite (Exclamations).

La guerre crée la guerre

Non seulement la. guerre n'a pas tué la guerre, poursuit notre ami Renaud Jean, mais elle engendre les causes de conflits nouveaux.

Renaud Jean, Somme toute, la guerre sème sur le monde des causes de conflits nouveaux ; elle détruit la patrie et la race. Sachant tout cela, l'assemblée, s'attable à la besogne qui consiste à en préparer une autre : cela, je ne l'admets pas. (Exclamations. Mouvement. Bruit). Le plus grave, c'est qu'on sent planer, sur ce débat, la hantise de la défaite prochaine. (Exclamations à droite. Bruit pro- longé) la preuve, c'est qu'on déclare, sans cesse, que l'on prépare une guerre uniquement défensive. M. André Lefèvre. La préoccupation de la Chambre n'est pas d'éviter..la défaite, mais la guerre. (Applaudissements).

Renaud Jean. A quoi bon conquérir des mines de houille ou de fer si les conquêtes coûtent dix fois plus cher ? Oui, commente-t-il,' c'est actuellement le même état d'esprit que celui qui animait Bismarck au lendemain du traité de Francfort : la hantise d'une prochaine défaite. Et parmi les claquements de pupitres, les protestations, les injures, il lance :

"L'ennemi véritable de ce pays c'est la guerre !"

"Votre patriotisme a une face de haine !"

Et ce pays vous jugera, ajoute Renaud Jean :

II jugera cette assemblée sur ce qu'elle aura fait pour écarter la guerre. Si l'on veut sauver le pays, c'est dans une conférence internationale que l'on doit rechercher les causes de la guerre, et, au lieu de penser en Français, en Anglais, en Allemands, tâcher de penser en hommes (Bruit).

Mais cet effort ne peut être tenté parce que vous êtes les prisonniers du passé. Votre patriotisme a un visage de haine. Il y a quinze ans, la France haïssait l'Angleterre, aujourd'hui, elle liait l'Allemagne.

La Chambre est de plus en plus houleuse. Ce rappel de vérités qu'elle voudrait bien oublier n'est pas évidemment pour lui être agréable. Et elle ne va pas être calmée. Au contraire.

"La patrie, c'est te dividende !"

En effet, Renaud Jean indique maintenant que la, guerre est obligatoire en régime capitaliste où la surproduction industrielle nécessite la conquête des marchés nouveaux.

N'est-ce pas la rivalité économique de l'Angleterre et de l'Allemagne qui provoqua la guerre de 1914 ? Et n'existe-il pas déjà une rivalité analogue entre le Japon et les Etats-Unis ?

Il faut choisir entre ce régime et un régime nouveau. Vous avez choisi et c'est pour cela que vous ne pouvez rien contre la guerre. Il faut, pour tuer la guerre, en finir avec le capitalisme. Mais, vous avez choisi l'autre solution la patrie, vous l'annexez au régime actuel, vous la traitez comme une colonie : la patrie, c'est le coffre-fort, c'est le profit, c'est le dividende.

- Je vous rappelle à l'ordre, hurle M. André Lefèvre, qui parle des "actionnaires de la Patrie qui reposent sous 1 500 000 tombes".

Georges Lévy. Millerand en a dit bien plus !

 « Nous ne vous suivrons pas. »

Pourquoi de pareilles protestations, réplique Renaud Jean, le calme à peu près revenue.

En 1920,lors de la grève des cheminots, le gouvernement n'a-t-il pas associé la Nation à la défense des intérêts des compagnies (Interruptions) et plus récemment à l'occasion de la Banque Industrielle de Chine, n'a-t-on pas annexé la France aux intérêts d'une bande de forbans de la finance ?

Nous n'avons rien de commun avec la haute banque et la haute industrie de la France, rien de commun avec la France casquée. (Interruptions et bruits). Notre patrie, c'est la France de la Révolution de 1793. (Bruits prolongés) que nous terminerons un jour.

Si le capitalisme projetait de traîner à nouveau les peuples le long d'un calvaire sanglant, nous résisterons. Nous ne vous suivrons pas.

M. Charles Bernard. Et si nous étions attaqués' ?

Renaud Jean. Je ne crois pas plus à la guerre défensive qu'à la guerre offensive. Les peuples ne veulent ni l'une ni l'autre. (Interruptions). Et si, comme on le prétend, tous les Allemands avaient été unis en 1914 dans un même désir de guerre, le Kaiser n'aurait pas, eu besoin de mentir à son peuple.

Et, le procès des responsables ?

Mais ce kaiser comment peut-il maintenant vivre tranquillement dans son château de Hollande, alors qu'on avait si solennellement promis le « châtiment des coupables ». Pourquoi cette longanimité à son égard alors que chaque jour le gouvernement français demande et obtient l'extradition de militants ouvrière ?

La majorité qui sent venir la conclusion essaie à nouveau de l'obstruction. Mais Renaud Jean y est maintenant habitué. Il tient tête et proclame :

On n'a pas. poursuivi le kaiser et j'y trouve une explication. C'est que c'est un trop grand personnage pour qu'on puisse le fusiller ou le pendre sans procès.

A droite; .Mais oui, mais oui.

Il aurait donc fallu faire avec le procès du kaiser celui de toutes les responsabilités de la guerre. C'est devant ce procès général et dangereux que vous avez reculé.

"Plutôt l'insurrection que la guerre !"

Cette recherche des responsabilités, ajoute notre ami, Paul Boncour fait confiance à la Société des Nations pour les déterminer. Je ne partage pas cette confiance. Et lisant un article de Paul Boncour où celui-ci s'efforce d'établir une différence entre la guerre défensive et la guerre offensive, Renaud Jean, ramassé et vibrant, conclut :

A votre article, Paul Boncour, il manque une conclusion, celle d'Edouard Vaillant : "PLUTOT L'INSURRECTION QUE LA GUERRE! "

Cette formule, le Parti communiste la reprend à son compte.

Et Renaud Jean descend de la tribune, applaudi, par la petite phalange communiste qui l'a soutenu tout au long de son courageux discours contre l'hostilité haineuse ou passive de toute la Chambre. Avant Renaud Jean, MM. Laudier, Daladier et Justin Godard avaient pris la parole. M. Daladier partisan du service d'un an rappela avec quelque ironie que des ministres d'aujourd'hui MM. Le Trocquer, Reibetll, Colnat, de Lasteyrie s'étaient nettement prononcés dans leurs professions de foi pour le service d'un an. Il fit le procès en règle du service de dix- huit mois dans un discours nourri d'arguments et que la gauche applaudit fréquemment. Mais que valent les plus beaux discours et les meilleurs arguments qui ne servent qu'à nourrir une thèse militariste ? Et n'est-elle pas plus claire en sa concision la formule par laquelle notre ami Renaud Jean termina son discours exprimant avec force la haine contre la guerre des anciens combattants le sentiment unanime de notre Parti communiste ? Chartes LUSSY