A partir d'une lettre de Renaud Jean à sa femme

Lundi 6 mai 1940

 Je vais revenir à la description de notre vie ici. Côté jardinage, nous avons une bêche droite, une bêche recourbée (le trenque comme nous disons à Samazan) et deux pics de carrier. Ça ne suffit pas pour que je participe, ni d'ailleurs pour que vive un groupe de travail de la terre. Avec mille regrets, nous allons devoir laisser le jardin. Comme, ma Belle, tu sais très bien le bonheur que je pouvais retirer de l’action de bêcher, je n’insiste pas sur le désagrément. Vais-je, comme compagnons, retrouver les oiseaux ? Moins nombreux qu’à Bailllet [sa prison précédente], ils se manifestent surtout sur les remparts. Dans la meurtrière du bastion où je t’écris, il existe un nid de rapace paresseux avec cinq œufs rouge brun. Sur la face du rempart qui borde la cour intérieure, je sais un nid de rouge-gorge. On y trouve trois petits bien vivants. Hier j’ai suivi longtemps le manège du père et de la mère. Le rouge-gorge ne niche pas dans le Sud-Ouest car nous ne l’y voyions que l’hiver. Ici il est sans doute à son aise en toute saison. Quand on le regarde bien, on s’aperçoit que le rouge arrive jusqu’autour des petits yeux : est-ce le clown des animaux ? Je ne sais plus si La Fontaine en parle dans ses fables mais le sujet mériterait une morale. J’écoute aussi le roucoulement des tourterelles. Je pense à des histoires d’oiseaux blessés. A la campagne, on entend toujours des histoires d’oiseaux blessés. Les Amoureux des villas et des champs ne jouent pas dans le même registre.

En 1914 j’ai été un oiseau blessé ce qui, en tant qu'infirmière, te permit de m’apprivoiser à l’hôpital d’Agen. En 1915 nous sommes devenus les tourterelles que j’entends encore. En quelques mois tu as fait du paysan doté du certificat d’études un enseignant d'espagnol ! Il a fallu une guerre pour faire notre bonheur ! je t’aime ma Belle mais la guerre je la hais toujours.

Je te remercie de m’avoir envoyé ma première intervention à l’Assemblée nationale en 1922. Les hargnes de l’époque me provoquent plein de frissons. « On sent planer sur tout ce débat la hantise de la défaite dans la prochaine guerre... Votre armée vous ne l’édifiez que pour empêcher la défaite ». Mon diagnostic avait quelques sens... et mes propositions respiraient l’utopie : « Ne plus penser en patriote mais en homme dans une conférence internationale ». Le futur n’était pas encore étriqué. J’ai accusé ainsi mes adversaires qui s'acharnaient à me couper la parole : « le passé vous tient par les haines qu’il vous a transmises ». Que faisons-nous du passé, nous les révolutionnaires ? Table rase ?

En 1936, le PCF a pris un juste tournant patriotique ce qui nous imposa une recherche pour être d’autant mieux internationaliste mais nous ratons les rendez-vous que nous nous fixons. Tant pis ! Parmi les citations des pousse-au-crime en 1922, celle de Paul Bourget reste gravée en mon cœur : « La valeur éducative de la guerre n’a jamais fait de doute pour quiconque est capable d’un peu d’observation réfléchie ».

Le drame d’aujourd’hui tient dans le Traité de Versailles qui a semé les causes de conflits nouveaux. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi au cours d’une interruption j’ai crié comme un fou : « Ma famille, depuis des siècles et des siècles, travaille la terre de France ». Justification suprême de mon patriotisme ? Repliement sur mes bases à un moment où je me suis senti faiblir ?

Quoiqu’il en soit, j’admets aujourd’hui que la guerre présente doit se mener activement, sans pour autant me sentir différent du pacifiste de 1922. Encore cette fois, les blessés du champ de bataille découvriront qu’ils sont frères mais cette fois, ils ne défendront pas la même folie : contre la violence d’Hitler il faut répondre par la violence démocratique même si nos démocraties ont alimenté les raisons de la guerre. Quand l’heure n’est plus à lutter pour que le monde soit beau, il faut lutter pour qu’il soit moins pire. On ne sème pas le blé en plein été !

Je t'embrasse très fort.