Voici la fin d'un des chapitres de mon livre sur Samazan, Renaud Jean et le Front Populaire. Il ne s'agit pas de l'écriture d'un député mais d'un homme se parlant à lui-même dans les circonstances les plus dramtiques de sa vie. JP Damaggio

 "Pour conclure ce chapitre, donnons la parole à Renaud Jean qui, entre 1942 et 1944, alors qu’il se cachait dans Les Landes, a rédigé un important travail sur la vie paysanne, un manuscrit qu’il a confié aux Archives départementales du Lot et Garonne. Dans la partie que j’ai retenue, il propose une visite de Samazan où il décrit les maisons détruites entre 1890 et 1930. Ce phénomène saute aux yeux quand on consulte les recensements. Il permet de saisir que la maison rurale typique n’a rien à voir avec les maisons survivantes qui en sont seulement les meilleurs éléments. Du fait de ces destructions la psychologie des habitants du Sud-ouest ne pouvait qu’être au pessimisme en voyant mourir les communes. Ce texte est d’une grande finesse et sa visite du passé plus émouvante que ses rêves d’avenir.

 « Je m’excuse auprès du lecteur de le conduire encore en des lieux dont il n'a jamais entendu parler, et dont, sans nul doute il n'entendra plus jamais parler. Mais, n'a-t-il pas visité un cimetière inconnu, ne s'est-il pas attardé à y lire des noms, des dates, peints sur du bois, gravés sur la pierre ? Et n'y a-t-il pas éprouvé autant d'inexprimable mélancolie qu'à suivre les allées de celui où ses parents reposent et où sa propre place est déjà marquée ? Pourquoi donc ne m'accompagnerait-il pas dans le cimetière de maisons où je voudrais, à présent l'emmener ?

Ces maisons étaient situées dans la commune où je suis né, je les ai toutes vues. Je connais une partie de l'histoire de chacune d'elles. Elles étaient bâties à l'intérieur d'un rectangle approximatif mesurant 2 500 mètres sur 1 500. Mes souvenirs les plus anciens remontent à un demi-siècle. Je me rappelle toutes ces maisons. Elles sont donc mortes en cinquante années.

Nous commençons notre anecdote par la route Nationale qui, allant de Périgueux à Hendaye, passe par Marmande et Mont-de-Marsan. À gauche, près du bois de Soueyres, cette maison en très mauvais état fut longtemps habitée par la famille Vignoles, dit Labourrine. Depuis des années, ce qui en reste est vide. Qui sait même s'il en reste encore quelque chose au moment où j'écris. Je ne suis pas passé sur la route depuis les premiers jours d'octobre 1939. En trente mois, bien des pans de muraille ont pu s'écrouler. À trois cents mètres à droite, sur le bord du chemin qui descend vers la glacière du Parc, voici par contre une maisonnette neuve, l'une des très rares constructions que j'ai vues s'élever, tandis que tant d'autres s'effondraient. Elle fit même, il y a dix ou douze ans, parler d'elle : sa première propriétaire, une vieille femme fort têtue, expulsée après saisie, installa son pauvre mobilier sur le long du chemin et coucha ainsi, presque à la belle étoile, pendant plusieurs semaines. Son aventure s'acheva à l'asile départemental Le Pulet.

Nous pourrions prendre, à gauche, le chemin vicinal qui, après la barrière du chemin de fer, monte entre deux petits bois. Mais il vaut mieux suivre encore la route nationale jusqu'au ruisseau et longer celui-ci. Laissons le château à notre droite. Vu de l'extérieur, en un demi-siècle, il n'a guère subi de changements. Qu'importe que la vie semble s'en être enfuie, que les volets de ces grandes pièces soient toujours clos, que ces écuries soient vides, que le vieil homme dont les jours s'achèvent entre ces murs couverts de lierre, n'y ait pas d'autre compagnie que celle d'une cuisinière et d'un jardinier ! Il n'est pas de plus parfaits parasites que les châtelains campagnards : si leur race s'éteint, le pays ne s'en portera que mieux.

Un peu plus haut, toujours à notre droite, le bois de l'Alain recouvre les pentes et descend jusqu'au ruisseau. À la saison, les cèpes y abondent et lui valent de nombreux visiteurs. La métairie bâtie sur la rive opposée, au lieu dit « Burlestouil », est exploitée par des Italiens ; quand j'étais enfant, une autre lui tenait compagnie. Son dernier occupant, l'Alaban, vieil ivrogne irascible, mourut de congestion dans un fossé, près de l'Avance, un matin de gel. Il était le descendant légitime ou illégitime de l'un des soldats de l'armée d'invasion de 1814. On l'appelait « l'Anglais », ce qui le faisait enrager. Il avait grand peur des attentats anarchistes, et prenait pour des bombes les pétards que des farceurs lui lançaient dans les jambes, lorsqu'il avait bu. La maison brûla, il y a une quarantaine d'années ; ce massif de lauriers marque son emplacement.

À quatre cents mètres plus haut, tout près du ruisseau, la métairie de Mouret, appartenant au même propriétaire, eut quatre ou cinq ans plus tard un sort identique. Je dus même au hasard d'arriver l'un des premiers sur le lieu de l'incendie. Il y avait bal de soirée dans une commune voisine. Comme je revenais pour aller me coucher, j'aperçus les flammes dont la clarté trouait la nuit. Trois ou quatre kilomètres sont vite faits, à bicyclette, quand on a vingt ans. Le spectacle était beau. Et rien ne l'attristait : la vieille masure était depuis longtemps inhabitée et chacun savait que le propriétaire se consolerait facilement de sa perte ! Quelques temps auparavant, il avait fait couper un des plus beaux chênes de la contrée qui se dressait à l'endroit où croissent, à présent, ces broussailles. J'ai vu depuis dans des forêts du centre de la France, classés parmi les monuments historiques, des chênes qui n'ont ni son immense ramure, ni son tronc puissant et droit. Celui-ci fut vendu pour quelques misérables louis.

Remontons toujours le vallon. Après la métairie de Laparguère et ses champs, nous laissons à notre gauche le bois de Filhastra. Puis, de nouveau, la pente droite couverte de bosquets. Près de ce groupe de chênes, où un jour mon « bon chien » Mirant cassa les reins à un jeune dindon, j'ai vu, dans ma jeunesse, deux maisons dont depuis de nombreuses années, il ne reste plus une pierre. Tout d'abord, elles furent désertées, puis finirent par s'abattre. Sur le plateau, au-delà du pré, il y en avait deux autres : l'herbe pousse aujourd'hui sur la place que, pendant cent ou cent cinquante ans, elles avaient occupée.

Le moment est venu de quitter le ruisseau, pour grimper en diagonale, à travers champs. En une dizaine de minutes, nous arrivons au hameau du Terrefort. Sous ce gros fourré gisent les restes de deux maisons mortes : celle de Tauzin qui se lézarda puis s'effondra, celle de Serres, brûlée et non rebâtie.

Nous sommes arrivés à la limite ouest du rectangle que nous avons l'intention de parcourir. Nous allons redescendre vers la route Nationale mais en obliquant vers le Nord.

Le Terrefort, compte encore au moins trois maisons inhabitées ou disparues ; celle de Pourrat, « lou Janounet », taupier et coiffeur. On raconte qu'il rasait, le dimanche matin, dès le saut du lit, en usant comme plat à barbe l'une de ses mains qu'il n'avait même pas pris la peine de laver. Plus bas, celle où le « caporal » pend à présent son tabac, et tout près, les décombres de l'ancienne demeure de Delphin ; l'homme qui, comme le Jésus Christ de la Terre, « inventait » aussi souvent et aussi bruyamment qu'il le voulait.

Et nous voici au « Cairehoure » — le carrefour — où deux chemins se croisent. Nous ne prendrons ni l'un ni l'autre. Nous irons dans les champs pour mener de front, tant bien que mal, le reste du rectangle. La maisonnette de gauche est inhabitée, elle l'était tout au moins en septembre 1939. Plus près de nous, ce pan de mur et les ruines qui l'entourent, ainsi que la vigne qui y aboutit, furent la propriété d'un cordonnier du village — lou Charles dou Mignonne — dont le fils était parti pour la ville. À cette époque, la maison était encore debout. Puis Lafont, dit Cabesse, l'acheta. Il est mort depuis une quinzaine d'années, et la vieille maison s'est écroulée. Si nous passions de l'autre côté du bois dont le saillant semble rejoindre les pins de Gaye, nous serions près de l'emplacement qu'occupait le « Caméon ». Lorsque l'incendie détruisit cette vieille bicoque, le Delphin y était locataire. On disait même que le feu avait dévoré ses économies trop soigneusement cachées.

À notre droite, la maison de dimensions pourtant modestes que nous voyons à mi-pente était, il y a quarante ans, un vrai petit hameau. Deux groupes d'habitants y vivaient. D'un côté, Casse Pegniney avec son âne blanc, qu'il habillait d'un pantalon l'été, pour le préserver des mouches, lous Camus et sa femme — la boiteuse — dont le fils unique était mort des fièvres pendant la conquête du Tonkin. Le « Tonkin » disait le pauvre homme. De l'autre côté, la « Machine » et son fils qui mourut subitement une nuit, à vingt-cinq ans, et le calme ne régnait pas toujours dans cette petite colonie. Les duels oratoires où il était abondamment question de « pute » et de « salope » éveillèrent souvent les échos du vallon. En 1939, écuries, étables et pièces d'habitation étaient vides, ainsi d'ailleurs que l'une des deux maisonnettes bâties sur le coteau d'en face.

Descendons vers le ruisseau, grimpons l'autre versant. Le tournant à angle droit du chemin sera un observatoire parfait. L'ancienne maison de Barès, dit Malo, était vide en 1939. Elle abrita une série de bergers. D'abord le père Malo, grand amateur de pain bien sec, grillé au soleil ou au feu ; puis, après une longue interruption, lou Saousset, qui mourut d'une mort particulièrement cruelle, ses membres inférieurs se décomposant et tombant en lambeaux ; lou Mimant, l'ancien soldat de 1870 qui, à la fin de ses jours, vivait surtout de rhum et de tabac, et en dernier lieu, le vieux Laban qui, sourd, s'obstinait cependant à marcher sur la voie ferrée où un train qu'il n'avait pas entendu, le tamponna.

Plus bas, de l'ancienne maison de Vaqué, il ne reste qu'un tas de terre, de poutres grossières plus qu’à moitié pourries et de briques brisées. Quant au petit hameau que forment les maisons bâties à l'autre bout du champ de Vaqué, l'une des trois seulement était habitée il y a trois ans. Un cheminot retraité est venu vivre dans une autre. Mais les portes et les fenêtres de la troisième sont toujours closes.

Au-dessus du bois, le village couronne le coteau. Â son entrée, il manque une maison : elle appartenait à un menuisier alcoolique, Combes, dit Libourne. Un jour, son âne le mordit au bras, il fît lâcher prise à la bourrique en plantant ses propres crocs dans l'une de ses oreilles velues. Une autre fois, au carnaval, Libourne voulait reprendre l'Alsace aux Prussiens avec le simple concours de son fils, après avoir bu 74 petits verres de « tafia ».

Au nord du village, marqué par l'église, une maison brûlée a été partiellement rebâtie, mais n'est pas habitée. Je crois vide, également, celle que l'on voit au-dessus de l'ancien couvent, non loin du presbytère. Encore un déplacement de cinq cent mètres. Si nous suivions le chemin jusqu'au château dont, lors de notre départ, nous avons vu l'autre face, nous trouverions trois maisons inhabitées : une partie des habitations formant le groupe d'un « Menusey » ; près du château, la maison à un étage achetée avant la guerre par Dupuy, et celle, en forme de ferme, appartenant à Francette.

Portons enfin notre regard au-dessus du presbytère. Dans le haut du pré envahi par les pins parasols, non loin de la grosse maison neuve et du magasin situés sur le bord de la route qui monte au village, une ferme brûla, il y a quarante ans, pendant une nuit d'orage, en même temps que la grange de Buytet. Elle ne fut pas reconstruite. Plus bas, de l'autre côté de la voie dans ce massif d'arbres, la vieille masure de Marot est abandonnée pour toujours.

Sauf erreur ou omission, en cinquante années, sur une superficie de quatre kilomètres carrés, quinze maisons ont disparu, dix ont été abandonnées, leur démarcation n'étant plus qu'une question de temps. Pendant ce demi-siècle, dans le rectangle visité, sept maisons seulement ont été construites. Nous avons parcouru à peu près le quart de la commune : la proportion est sans doute la même dans les trois autres quarts.

À présent les chiffres qui suivent ne surprendront plus le lecteur. Quand j'étais enfant, ma commune comptait        1 021 habitants. Elle n'en avait plus que 809 en 1938, y compris les immigrés italiens. Les français n'y étaient probablement pas plus de 700. Et le mal est aussi profond dans toutes les communes. Lorsque, de la terrasse de Laparade, nous admirions la vallée du Lot, il nous aurait suffi de nous engager dans l'une des rues de la vieille bastide pour avoir sous les yeux un spectacle semblable à celui que la guerre laisse après elle. La moitié de ses maisons sont en ruines ou inhabitées. C'est-à-dire condamnées à la ruine. Or Laparade domine l'une des plus belle et des plus fertiles vallées françaises et, quoique moins riches, les terres des plateaux donnent en abondance tous les produits du Sud-ouest. D'autres chiffres montrent mieux encore l'ampleur du désastre. Je crois me rappeler qu'en 1840, le département de Lot-et-Garonne comptait environ 350 000 habitants. Les recensements actuels en enregistrent à peine 250 000, parmi lesquels 30 000 étrangers.

Les apparences étaient donc trompeuses et cachaient une réalité épouvantable. Ce pays qui charme le voyageur est en train de mourir. Sans l'immigration italienne, les ronces auraient envahi un cinquième ou un quart de ses terres. Pourquoi meurt-il ? Comment peut-il être sauvé? »