Soleilland

Albert Louis Jules Soleilland (Nevers, 3 janvier 18811 - Île Royale, en mai 1920) est un ébéniste français reconnu coupable du viol et du meurtre d'une fillette de onze ans, Marthe Erbelding, le 31 janvier 1907. Condamné à mort le 23 juillet 1907 par la Cour d'assises de la Seine, au moment où Jaurès espérait obtenir une abolition de la peine de mort, Soleilland est gracié par le président de la République Armand Fallières, abolitionniste. La peine de mort étant automatiquement commuée en travaux forcés à perpétuité en cas de grâce, il est envoyé au bagne à l'Île Royale, où il termine sa vie. Dans l'article ci-dessous Raoul Verfeuil dit son refus de la peine de mort dans L'Indépendant. Jean-Paul Damaggio

 17 août 1907 TRIBUNE LIBRE L'Indépendant : LA PEINE DE MORT

La peine de mort est à nouveau à l'ordre du jour. Le monstrueux crime de Soleilland, plus particulièrement, l’y remet C'était à prévoir.

Naturellement la foule la désire, la souhaite, la demande, l’exige. La foule est en effet une grande sensitive. Elle n'agit que par ses nerfs, n'obéit guère qu’à eux, n'écoute guère que leurs ordres. Elle ne raisonne pas : elle suit aveuglément ses impulsions. Bonnes ou mauvaises, heureuses ou désastreuses, elle se laisse gouverner par elles, quitte, plus tard, à se ressaisir pour de nouveau tomber dans le même piège capricieux.

C'est pourquoi — étant donné ce phénomène plutôt physique, quoique relevant en grande partie de l’éducation — il ne faut pas attacher une trop grande importance aux cris sanguinaires dont certaine presse se fait depuis quelque temps complaisamment l'écho.

Nous n'avons pas, d'ailleurs, pour étayer notre opinion, à savoir si le public est ou non de notre avis; si l'ignoble élégante et dépravée société qui envahissait ce jour-là le Palais de Justice de Paris a accueilli ou non la condamnation de Soleilland par d'enthousiastes bravos. Le public est un grand enfant et la société spéciale qui suivait le dernier procès est évidemment détraquée.

Toute la France serait-elle pour le maintien de la peine de mort, il s'agirait encore de connaître les raisons invoquées.

Or, ces raisons ne sont pas sérieuses. On prétexte le nombre plus ou motus ascendant des crimes, Le châtiment n’étant pas, dit-on, assez impitoyable, les revolvers partent, les couteaux frappent tout seuls.

Ceci est contestable. Je lisais en effet, il y e peu de jours, une statistique d'après laquelle le nombre des crimes et délits aurait diminué ces dernières années. Seulement, la publicité qu'on leur accorde est plus grande. Auraient-ils augmenté que cela ne prouverait pas davantage.

Outre qu'on n'a pas, moralement, le droit de tuer, les criminels, d'après des savants éminents et des hommes illustres, sont des malades. Nous le croyons sans peine. Il est banal de le répéter, mais ils relèvent plutôt d'une maison de santé, d'un hôpital que de la guillotine ou même de la prison. On ne peut pas admettre, malgré l'avis sujet à caution des docteurs, qu'un Soleilland soit sain d’esprit sinon de corps. Un individu bien portant ne commettra jamais un pareil forfait. Si l’on admet que si, il faut forcément admettre que nous sommes tous capables, susceptibles d’agir de même, ce qui, raisonnablement parlant, est une monstruosité.

Comme le disait il y a quelques temps dans la Dépêche, le docteur Toulouse, sans être littéralement fou, on peut être irresponsable. Nous subissons les influence souvent fatales, en tout cas déterminantes dans un certaine mesure, des milieux que nous avons connus ou traversés, de l’éducation plus ou moins déplorable qui nous a été donnée. Le crime, précisément consisterait à nier ces influences ou à les méconnaître. Ce crime ou, tout au moins, cette erreur criminelle, les partisans de la peine de mort ne se font pas faute de la commettre. Ils ne veulent rien savoir. Un individu a supprimé un quelconque de ses semblables : vite, qu'on le supprime à son tour.

Eh bien ! cette attitude est odieuse parce que barbare.

En fait, la peine capitale est aujourd’hui rayée de nos mœurs. De grâce, qu'on ne la rétablisse pas. Au point de vue de la sécurité publique, cela n'aurait aucun avantage. Je ne sache pas, en effet, que les décollations passées aient empêché en quoi que ce soit les assassins de continuer leurs exploits. Le fameux exemple, comme toujours, n'a pas abouti à grand chose.

Au point de vue civilisation, humanité, le rétablissement ou le maintien du châtiment suprême est un contre-sens et une monstruosité. Le sang versé dans de pareilles conditions dénote des mœurs de sauvages, indignes de notre époque. Celui qui a coulé récemment à Narbonne et à Raon-l'Etape est plus que suffisant. Aussi peu intéressants que soient les meurtriers, nous ne pouvons pas les tuer. Nous deviendrions meurtriers à notre tour et ne pourrions pas invoquer des circonstances atténuantes.

Du reste, la guillotine a déjà trop de victimes à son actif. Il est temps qu’on la juge elle aussi, qu’on la condamne et… qu’on l’exécute. Raoul Verfeuil