La tafna

 L'ami Max Biro m'a donné quelques numéros de La Bataille, le dernier journal de Lissagaray, ce gascon communard qui a cru un instanrt devenir le gendre de Marx, mais ce dernier avait déjà eu deux filles mariées avec des Français (Lafargue et Longuet) et ne voulait pas pour troisième gendre.. un Français, gascon qui plus est ! A la fin de sa vie il a été célébré en Algérie comme l'indique cet article. Le feuilleton commence. JPD

 La Tafna journal de l'arrondissement de Tlemcen 25 mai 1892

Alger, le 19 Mai 1892.

Lissagaray

Lissagaray est notre hôte depuis, quelques jours. Il n'est pas de journaliste qui soit plus populaire en Algérie et qui mérite mieux de l'être. Le brillant polémiste de la Bataille nous a rendu, avec un désintéressement absolu, des services inappréciables. Vous savez combien la presse parisienne nous était hostile. Si le mot hostile nous paraît excessif, remplacez-le par celui de indifférente. Dans tous les cas, hostile ou indifférente, elle nous était obstinément fermée. Elle n'accueillait guère que la prose de nos détracteurs et n'enregistrait jamais notre réponse quand notre réponse était un timide essai de défense ou de justification.

Un jour Lissagaray passe la mer et vient ici ; il fut séduit, comme le sont tous ceux qui nous visitent ; séduit par la beauté du climat, la variété des cultures, la cordialité de l'accueil. Il déclara que le pays était magnifique et qu'il deviendrait un eldorado si quelques politiciens, sans valeur et sans pudeur, n'en faisaient leur proie depuis trop longtemps.

Il y avait à révéler à la France cette merveilleuse Algérie ; il y avait aussi à faire œuvre de justice en donnant de l'écho aux doléances des petits ; œuvre de salubrité en dévoilant les turpitudes des tyrannaux de bas étages.

Lissagaray se consacra à cette tâche. Il y apporta sa fougue de polémiste, son talent d'écrivain honnête et convaincu, sa foi républicaine.

Il écrivit sur l'Algérie des articles superbes qui eurent ici un grand retentissement et qui firent trembler la douzaine de médiocrités haineuses et jalouses dont nous supportons le joug avec une patience si extraordinaire.

La Bataille justifia ; son nom plus que jamais ; ce fut en effet une vraie bataille qu'elle livra pour nous.

Bientôt la victoire se décida.

Lissagaray trouva des imitateurs, ou plutôt des amis.

Il fut de mode de parler de l'Algérie, non plus comme autrefois, avec irritation et sans compétence, mais en termes nettement sympathiques.

On jugera que l'on ne pouvait, sans injustice discuter sur des choses que l'on ignorait et l'on s'ingénia à les connaître. On étudia l'Algérie, on la visita ; on publia des livres dont elle était le sujet.

La presse parisienne qui, naguère, lui consacrait si parcimonieusement quelques entrefilets lui ouvrit, toute grande, ses colonnes.

Bref, l'Algérie devint une actualité passionnante ; elle l'est encore.

On étudie ses ressources ; on table sur son avenir. Il se dit d'un bout de la France à l'autre que nous vendons du bon vin, qu'il y a ici des terres excellentes que l'on peut acquérir avec peu de capitaux ; qu'il fait bon vivre dans ce pays neuf et que lorsqu'on y est on ne veut plus s'en aller.

Voilà l'œuvre de Lissagaray ; il l'aurait continuée si, à la suite de je ne sais quelle louche aventure, on n'avait arraché de ses doigts cette plume de Rédacteur de la Bataille qu'il maniait comme un excellent maître d'armes manie le fleuret.

Le juif Valentin Simond qui, déjà, a mis la griffe sur trois ou quatre grands journaux de Paris, acheta la Bataille qui fusionna avec la Marseillaise.

Lissagaray fut exclu de la combinaison. On redoutait son esprit d'indépendance, sa droiture qui se prête si mal aux combinaisons financières et politiques dont vivent nombre de journaux parisiens.

Il quitta donc ce journal dont il était l'âme, où il avait sonné par le bon combat de si beaux airs de clairon, où il avait porté de si foudroyants coups d'épée aux ennemis de la France et de la République.

Mais Lissagaray est comme ces preux qui, leurs armes brisées dans la mêlée, se baissent, ramassent le mousquet d'un mort ou un tronçon de sabre et recommencent le combat plus ardents, plus enthousiastes que jamais.

Qu'importaient les armes pour les vaillants d'autrefois ; qu'importaient les armes quand le bras était invincible : qu'importe le journal dont Lissagaray fera sa tribune ? qu'il le crée ou qu'il en prenne un tout créé, il le fera connaître, il le fera lire, car il est un des trois ou quatre journalistes dont, la France s'honore et qui ont une clientèle d'amis et d'admirateurs qui les suit fidèlement où il leur plaît d'aller.

En attendant que Lissagaray reprenne dans la Presse de Paris la place à laquelle le porteront son talent, sa probité littéraire et son honnêteté de Républicain incorruptible, nous lui souhaitons la plus chaleureuse bienvenance dans ce pays qui l'a certainement adopté comme son enfant.

JEAN DE BLIDA.