Tout système social est amendable par des réformes, jusqu’au jour où les réformes devenant impossibles, le système lui-même impose une révolution.

Face au capitalisme, le réformisme a inventé la possibilité de réformes qui, tout en amendant le système, deviendraient des points d’appui au moment de la révolution. Prendre le système à son propre piège : « il est dans la nature du capitalisme de se transformer (1) donc faisons aller ces transformations dans un sens le plus favorable possible au peuple ».

 Les Bolcheviks sont venus bousculer l’ordre marxiste : dans la société féodale russe, la nullité de la classe bourgeoise fut telle que le pays est passé sans attendre la bonne heure, au socialisme. Pour se rassurer, les Bolcheviks ont cru qu’ils étaient l’étincelle et qu’en conséquence, à leur suite, la révolution en Europe allait emporter le vieux monde capitaliste, pour ainsi leur faciliter la tâche.

Tristesse, Marx s’était trompé deux fois : là où il pensait le capitalisme au bout du rouleau et donc propre à une révolution, il retrouva une nouvelle vigueur après 1920 ; tandis que là où le capitalisme était inexistant ce fut la construction du socialisme !

 Mais le propre du marxisme n’était pas de répondre aux analyses sur le court terme aussi en 1989 les peuples de l’Est lui donnent raison : « ils » voulaient d’abord en passer par l’étape capitaliste avant de voir plus loin ! J’ai mis « ils » entre guillemets car leur volonté a pu être manipulée. Du côté du capitalisme sa concentration sans égal correspondait parfaitement aux analyses économiques de Marx !

 Nous serions donc face à cette question : quand un système social est-il tellement à bout de souffle que les réformes sont sans effet et la révolution indispensable ? Marx a bien sûr répondu : il s’agit de bien analyser le rapport entre les forces productives et les rapports de production. Cette question peut se poser autrement : un système social peut-il accepter des réformes qui peuvent aider à son abolition ? Marx a bien sûr répondu : en formant la classe ouvrière le système crée ses propres fossoyeurs.

 Dans les deux cas l’histoire nous oblige à ce constat : la subtilité du système capitaliste a été doublement sous-estimé, d’une part quant à ses capacités de développement des forces productives, et d’autre part quant à ses capacités à maîtriser la classe ouvrière. En fait les révolutionnaires ont sous-estimé les leçons que les capitalistes pouvaient tirer de Marx et inversement ils ont surestimé les leçons qu’eux ont tiré de Marx !

 Le féodalisme dans sa myopie a laissé prospérer en son sein les philosophes des lumières sans croire un seul instant que leurs cris dans le désert pouvaient aller à la rencontre d’un monde assoiffé de lumières !

 Le capitalisme dans sa lucidité a laissé prospérer en son sein les philosophes marxistes en sachant qu’à tout moment leurs cris dans le désert pouvaient aller à la rencontre d’un monde assoiffé de justice. Les capitalistes osèrent alors faire des luttes syndicales –tout en massacrant des syndicalistes -, les vecteurs de leur propre domination ! Et pas parce que les réformes du réformisme étaient sans lendemain révolutionnaire mais parce qu’au contraire ce réformes pouvaient imposer les lendemains révolutionnaires… propres du capitalisme !

 Marx n’a jamais cessé de rappeler à juste titre, le rôle révolutionnaire de la bourgeoisie mais il a cru trop vite que ce rôle serait bref, car il n’a pas saisi jusqu’à quel point le féodalisme aurait la vie dure ! Quand Lénine est arrivé pour dire que la patience était révolutionnaire, tout en oubliant de s’appliquer à lui-même cet adage, il avait vu juste, contre tous les guillotineurs de la Révolution française qui ont pensé qu’il suffisait de faire tomber la tête d’un roi pour se débarrasser de la royauté !

 Mais revenons au présent : quand le réformisme qui a pu à la fois apporter des « droits acquis » sans pouvoir assurer leur avenir est au bout du rouleau, la révolution qui se définissait contre lui, change de nature ! A partir de 1920, contre un réformisme dont la Révolution pensait que non seulement il ne pouvait plus amener des points d’appui, mais devenait un obstacle à la prise de conscience révolutionnaire, les communistes ont voulu écrire leurs propres lettres de noblesse jusqu’à ce tournant de 1935 quand il a décidé qu’un peu d’union avec le dit réformisme, ça ne lui ferait pas de mal. L’histoire lui a donné raison puisque le PCF a fait un bon en avant dans la société, aux moments des législatives de 1936 et pendant la Résistance !

 Sauf que le bon en avant solide, sérieux, puissant s’est produit surtout entre 1941 et 1944 quand la Résistance ne s’est plus nourri de grandes visées, mais d’actes simples du quotidien. Quand la direction politique a été marginalisée, c’est l’initiative militante qui, à l’œuvre, créa son œuvre propre ! Pendant l’Occupation, l’affrontement n’étant plus entre réformisme et révolution, les militants ont pu l’alimenter à des valeurs plus sûres : la nation, la liberté, l’indépendance, la vérité.

 Mais revenons au présent qui nous impose de trouver la nature de la révolution possible dans le monde tel qu’il est…. ce qui a déjà fait l’objet d’un article. Jean-Paul Damaggio

(1) « La Bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, c’est-à-dire tous les rapports sociaux. » Marx, Le Manifeste du Parti communiste