Vazquez Montalban a pris des risques dans sa vie et par exemple celui d’être communiste sous Franco, en Espagne et malgré les recommandations de son père. Son épouse comme à lui, y ont gagné quelques années de prison. Le risque de "faire-cuisine" n’a pas été moins grand même s’il apparaît moins spectaculaire.

A partir de la fin des années 60 il a été contraint de remplacer sa femme aux fourneaux car, au nom de sa propre libération, elle ne souhaitait pas se comporter en ordinaire « femme au foyer ». En conséquence, quand naît un peu plus tard l’auteur de polar, son héros ne pouvait qu’être cuisinier. Le fait peut friser l’anecdote pour les oublieux du contexte et des conséquences !

1 ) Le polar, genre subalterne

Dans les librairies d’aujourd’hui, le plus souvent, il reste de Vazquez Montalban la série des Carvalho. Le reste de l’œuvre, tout aussi important, est passé à la trappe. Déjà de son vivant, le grand public pensait à Manuel à travers Pepe. Voilà donc un premier risque pour l’écrivain : effacer une part de lui-même en usant d’un genre populaire.

2 ) Or de plus Pepe fait la cuisine

Même si la grande cuisine a des chefs comme référence, il n’en demeure pas moins que pour tout macho qui se respecte (et Manuel en avait quelques traits) faire la cuisine est déchoir par rapport aux immenses œuvres plus vitales qu’il a accomplir. Oui, mais voilà, ce qui pouvait être le signe d’un échec est devenu l’avant-garde d’une réussite car, et c’est le motif de cette chronique, la cuisine a supplanté la politique dans les discussions de repas familiaux ! Le « faire » est resté mais, du social il est passé à l’individuel : on faisait de la politique pour changer le monde et on fait la cuisine pour changer sa vie.

 Depuis les années 70, ce qui est apparu comme une excentricité de Pepe, la passion pour les bons petits plats, est devenu l’inévitable quotidien. On imagine que les USA réduisent de plus en plus leur cuisine au fast food, or j’ai retenu de mon dernier voyage que les émissions culinaires, les revues culinaires, et les rayons de supermarché regorgent de conseils pour « faire la cuisine ». Partout, le temps gagné sur le travail (malgré le recul des acquis sociaux) induit ce qui est au cœur de tout individu : FAIRE. Jardiner, bricoler, fabriquer, construire, les magasins de bricolage ont fait fortune sur ce terrain. Des sociologues peuvent expliquer que la disparition des petits artisans induit cette obligation de FAIRE. Mais il y a faire et faire !

 Pour la cuisine comme pour l’écriture, le faire renvoie à la rencontre. On peut cuisiner pour soi, écrire pour soi vu que la masturbation est moins réprimée aujourd’hui. Mais généralement il s’agit de faire pour partager et même, me dit-on, pour créer « du lien social ». Où est la fracture ? Entre un faire pour se souvenir et un faire pour oublier ! Je vais faire mon propre sirop de menthe et aussitôt je trouve cent recettes. Venues d’où, proposées par qui, conçues pour quand ?

 Le débat n’est pas nouveau chez tant d’artistes se disant d’abord artisans. Pourtant par ce rapport à la cuisine je sens qu’on change de planète. D’une invention à une répétition. Et d’une répétition à une soumission. Une soumission, quand faire la cuisine permet d’échapper à des repas standards ? Une soumission car en fait, les émissions culinaires servent le plus souvent de spectacle quand, au moment de passer à table il est si facile de sortir du congélateur une pizza tout prête !

 Peut-être que le risque pris par Vazquez Montalban a un nom simple : s’emparer du réel au risque d’être d’avant-garde ! Jean-Paul Damaggio