cervantes

 

Trente ans après je viens de relire le tome 2 de l'Histoire d'Espagne par Mary-Lafon. Rappelons que cet homme fut d'abord un historien iconoclaste puisqu'il commença pas se pencher sur l'histoire de la langue d'oc, sur celle du Midi et ensuite il écrit deux gros livres sur l'histoire de Rome et celle d'Espagne. Si a été sous l'influence du romantisme il a eu son originalité car sa méthode de travail partait de la vie des gens et non de celle des géants. Je voulais retrouver sa vision de Cervantes que je donne en pièce jointe sans donner cependant l'effet produit ensuite par cette œuvre au succès si grand dans son pays. Et j'y ajoute l'utilisation que Mary-Lafon fait de Cervantes quand il présente une œuvre de troubadours, œuvre dont il a été sa vie durant un grand admiration. Cervantes puisant des éléments de son œuvre chez les troubadours ? Je ne suis pas assez savant pour mesurer la validité de son propos mais je sais que Mary-Lafon a eu une conscience "latine" considérable en luttant pour une Europe latine. Le lien évoqué entre les troubadours et la culture arabe est plus connu. A suivre. Jean Paul Damaggio

Texte de Mary-Lafon : cervantes_mary_Lafon

 

La Presse littéraire 35 Mai 1855

Présentation du ROMAN DE JAUFRE

 

La France littéraire ne se doute pas de ses richesses. Il y a dans les catacombes de ses bibliothèques et de ses archives une foule de joyaux inconnus qui feraient briller d'un nouvel et vif éclat sa couronne poétique. Le grand siècle, assez ignorant, malgré sa haute renommée, n'en soupçonna pas même l'existence ; le dix-huitième passa sans les voir ; et si, de nos jours, quelques érudits ont songé à les mettre en lumière, le bruit de leurs travaux, très-superficiels et très-incomplets d'ailleurs, n'a pas franchi le seuil de l'Institut. Il reste donc, en ce qui touche le Midi surtout, à ouvrir le filon de cette mine d'or, mine vierge encore, car Sainte-Palaye, Rochegude, Raynouard, Fauriel, n'ont fait que l'effleurer, et à réhabiliter, au point de vue poétique, le moyen âge, trop sacrifié à la Renaissance, trop rigoureusement proscrit par l'Université. Parqués, en effet, dès le collège, dans les littératures de la Grèce et de Rome, sèches et pauvres d'invention, nous ne pouvons avoir une idée de ces œuvres où l'imagination de la France, jeune, vive et gaie, a fleuri pleine de fraîcheur comme rose au printemps. On va juger de la valeur de ces poèmes que rimèrent les troubadours dans les douzième et treizième siècles, par le roman dont nous venons donner la primeur aux lecteurs de la Presse Littéraire. Tiré de la poussière où il était enseveli depuis six cents ans, le Roman de Jaufre est traduit pour la première fois. En considérant le mérite du livre, on peut dire, sans crainte d'être démenti, qu'il méritait cet honneur depuis longtemps. Rien de plus gracieux que ce poème, de plus neuf, de plus fantastique et qui reflète mieux les caprices charmants de l'imagination méridionale au moyen âge. La société féodale y revit tout entière avec ses féeries, ses fictions chevaleresques, ses mœurs et ses grands coups de lance ; et, tel est l'intérêt du récit, qu'on s'y abandonne avec autant de plaisir que nos aïeux, quand il était fait aux sons de la viole du jongleur dans la grande salle des châteaux ou sous les tentes.

Deux particularités, qui ne sont point indifférentes pour l'histoire, augmentent encore le prix de cette perle poétique ; l'une est l'influence des idées arabes qu'on y sent de loin comme l'oasis embaumée de l'Orient, et l'autre l'inspiration qu'y puisa évidemment Cervantes. Si on y retrouve effectivement le Roc, les Souhaits et la Tente de la fée Paribanou, souvenirs des Mille et une Nuits, on voit que le Roman de Jaufre a fourni au manchot d'Alcala l'idée première de l'aventure des galériens (desdichados galeotes), du Cavalier vert (Cavallero del verde gavan), du braiement des Regidors (rebusno de los dos Regidores); de la" princesse Micomicona, de la Tête enchantée. Et à ce propos, qu'il nous soit permis de faire remarquer que le Roman de Jaufre offre la matière d'un rapprochement piquant avec l'œuvre de Miguel Cervantes. N'est-il pas curieux, après l'ingénieux Don Quixote, de lire avec plaisir les aventures d'un chevalier errant ?...

Nous aurions encore bien des choses à dire sur le poème et sur notre système de traduction, mais, ennemi des dissertations inutiles, nous les dirons en deux mots. Ecrit en langue provençale du douzième siècle, le poème se compose de onze mille cent soixante vers de huit syllabes (1). Il fut commencé par un troubadour qui en entendit raconter le sujet à la cour du roi d'Aragon, et fini par un poète assez modeste pour taire son nom et celui de son collaborateur. Afin de rendre la lecture de leur ouvrage plus agréable, tout en nous efforçant d'en conserver la saveur méridionale et la naïve couleur, nous avons élagué toutes les longueurs et toutes les redites qui surchargent parfois et ralentissent la marche de l'action. Puisse maintenant cette fleur du génie de nos pères avoir gardé, dans notre langue, une partie de sa fraîcheur et de son parfum d'autrefois ! Mary-Lafon

(1) La Bibliothèque impériale en possède deux manuscrits, l'un, petit in-folio en ronde minuscule italienne, à deux colonnes de quarante-cinq vers, 124 pages, coté sous le numéro 281, deuxième supplément français. L'autre, petit in-quarto à miniatures, coté sous le numéro 7988, ancien fonds.