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Sur ce blog nous sommes des défenseurs parfois critiques de Mohamed Kacimi, écrivain et dramaturge, aussi nous reprenons avec intérêt son témoignage paru sur le journal Marianne du 16 janvier. Si j'appartiens à la génération de ceux qui pensent, comme l'indique le dessin, qu'il faut utiliser l'arme d'instruction massive face aux fondamentalisme, je note aussi que l'instruction n'est plus ce qu'elle était. J'ajoute ensuite un témoignage personnel dans une école de Montauban. Jean-Paul Damaggio

Témoignage de Mohamed Kacimi

 Je suis parti tôt de chez moi. Comme tous les auteurs dramatiques, je n’ai pas de permis, j’ai donc pris un RER puis deux bus pour rejoindre un lycée professionnel dans le Val-de-Marne où je dois rencontrer deux classes de terminale pour leur parler de théâtre. J’ai fini par trouver l’établissement en question, planté dans une zone pavillonnaire plutôt jolie. J’ai poireauté un moment devant le portail cadenassé en raison du plan Vigipirate, avant d’être reçu par le proviseur. L’ambiance est tendue mais mon hôte est affable.

« Vous savez, c’est un peu tendu en ce moment, mais moi, je m’en suis bien sorti. On a fait la minute de silence, j’ai baissé la tête, certains ont rigolé, mais tout le monde a applaudi. Je respire. A Bondy, il y a des profs qui ont refusé d’observer la minute de silence… Vous allez rencontrer nos classes, ils sont très gentils, vous verrez, je crois qu’ils vont parler de ce qui s’est passé, des… événements. Il faut juste faire attention aux mots, il faut bien choisir les mots. Ils sont gentils, les élèves, mais il faut faire attention.

– C’est-à-dire ?

– N’utilisez pas le mot “terroristes”. “Terrorisme”, ils ne comprennent pas.

– Pourquoi ?

– C’est des ados. Pour eux, “terroriste”, c’est positif, c’est guerrier ; dites plutôt “attaquants”…
– Je vois…

– Oui, il y a un autre mot qu’il ne faut pas utiliser, c’est “attentat”.

– Ah bon ?

– Oui, c’est la même chose. C’est quelque chose d’héroïque, vaut mieux dire “opération”.

– Je comprends.

– Une dernière chose, monsieur Kacimi, j’ai lu ce que vous écrivez, ne parlez pas d’islam, d’islamistes, ils trouvent ça stigmatisant.

– Qu’est-ce que je dois dire ?

– “Religieux, fondamentalistes”, et si vous parlez d’islam, n’oubliez pas de citer les deux autres religions, c’est ce que je fais à chaque fois. Quand je parle de l’islam, je cite obligatoirement les deux autres religions, le christianisme et le judaïsme. »

Je m’installe au CDI où je suis reçu par la prof de français qui ressemble à toutes les profs de français du public, car elle a des cernes qui tombent jusqu’aux chevilles.

ÇA VA ÊTRE LA GUERRE, NOUS LES MUSULMANS ET LES AUTRES, LES JUIFS ET LES CHRÉTIENS, LA GUERRE À MORT. Entre la première classe de terminale qui ressemble à toutes les classes de terminale des lycées professionnels, dans la mesure où elle compte 22 Blacks et deux Blancs que l’on dirait égarés. Les 22 Blacks sont habillés comme tous les Blacks, Nike, jeans et doudoune avec capuche. Et les deux Blancs égarés sont habillés comme les Blacks sauf qu’ils portent de lourdes chaînes en argent.

Entre la deuxième classe des filles, pareille à toutes les classes de lycée professionnel de France, car elle compte 16 Blacks et 6 Arabes, toutes habillées en Gap. La prof se lance dans de grandes questions sur Beckett, le théâtre de l’absurde et l’incarnation. Les garçons regardent leurs baskets et les filles, leurs ongles. Comme dans tous les lycées de ce genre, il n’y a aucun contact entre les deux sexes et les deux « races ». Les filles d’un côté, les garçons de l’autre ; les Arabes d’un côté, les Blacks de l’autre. Il y a une thèse à rédiger sur ce phénomène : « Ce que cachent aux adultes les ongles des jeunes filles ». Il faudrait que je revende ce titre à Yasmina Khadra.

Sentant mon auditoire peu passionné par la dramaturgie, j’ai décidé de mettre les pieds dans le plat.

« Bon, je vois que le théâtre ne vous passionne pas beaucoup. Pouvez-vous me dire comment vous avez vécu les… événements du journal… satirique ? »

Un frisson parcourt les deux classes.

« Vous parlez de Charlie ?

– Oui, c’est ça.

– Vous l’avez vécu comment, vous, monsieur ?

– Je dois vous avouer que j’ai eu beaucoup de peine.

– Ah, s’esclaffent certains, pas nous.

– Pourquoi ?

– Ils l’ont bien cherché.

– Ils l’ont voulu.

– Ils ont eu ce qu’ils voulaient.

– On n’insulte pas les gens comme ça.

– Surtout notre Prophète. Personne ne l’a vu, personne ne lui a serré la main, comment peuvent-ils le dessiner ? »

J’essaye de calmer le jeu.

« Croyez-vous que l’assassinat soit la meilleure réponse ? Ne vaut-il pas mieux répondre à la critique par la critique ?

– Vous rigolez. Si on critique, ils risquent de recommencer.

– Comme ça, on n’en parle plus. »

Je calme un peu le brouhaha.

« Vous vous rendez compte que vous vivez dans un pays démocratique et qui a une longue tradition anticléricale qu’il faut connaître et respecter. »

Le propos, loin d’apaiser les élèves, jette de l’huile sur le feu.

« Oui, démocratique pour les uns, pas pour les autres.

– Tu fais une quenelle, tu te retrouves en garde à vue.

– Tu dis “Allah akbar”, tu te reçois une balle dans la tête.

– Et Dieudonné, lui n’a pas le droit de déconner, comme vous dites.

– Y a que les juifs qui ont droit à l’humour ?

– Oui, nous, comme on n’a pas le droit de rigoler, on tire dans le tas.

– On se marre comme on peut. »

Au fond de la salle, un grand Black lève la main.

« Monsieur, faut que je vous dise une chose, c’est la guerre. Ça va être la guerre, nous les musulmans et les autres, les juifs et les chrétiens, la guerre à mort.

– Tu es musulman ?

– Non, je suis chrétien.

– Pourquoi tu dis que tu es musulman ?

– Je dis ça parce que j’aime Anelka, il est musulman, tout le monde le déteste, lui déteste tout le monde, et nous on l’aime… Je vais me convertir juste pour Anelka, monsieur. Ce sera la guerre, monsieur, comme avec Anelka. »   Mohamed Kacimi

Témoignage dans une école de Montauban il y a deux ans.

Un instit soucieux de ne laisser personne sur la touche, dans sa classe, allait dans une famille apporter gratuitement de l'aide à un des enfants. Il acquit l'estime de la famille. Quand, quatre ans après, il rencontre la mère qui s'est fortement voilée depuis, et qui a un des enfants dans une autre classe de l'école, elle lui demande son aide car l'enfant a des problèmes. L'instit lui répond qu'il est préférable de s'adresser à l'instit de l'enfant. Alors il entendit la réponse qu'il n'imaginait pas : "Mais il est juif !". Bien sûr, l'instit n'était en rien juif... JPD