Cet article de l'Humanité évoque un état d'esprit chez des historiens français : la Révolution de 1917 n'est que la répétition de la Révolution française. Des historiens qui vont être exclus quelques mois après du PCF en même temps que Raoul Verfeuil à cause de critiques envers la Révolution russe. En fait c'était des historiens qui demandaient simplement qu'on n'applique pas à la France les méthodes de l'URSS. J'ai noté cet article à cause du lien entre Mathiez et Campagnac, Mathiez qui a Montauban fut le professeur de Verfeuil et sans doute une référence de Campagnac qui était à Moissac. Aussi pas étonnant si on trouve dans les références le Montalbanais Jeanbon Saint-André et son biographe Levy Schneider. Il n'est pas signé mais on peut supposer que c'est un article de Verfeuil. On peut noter que les positions critiques de Campagnac vis à vis de Lénine (voir article précédent) n'entraîne pas sa disparition des colonnes de l'Humanité. JP Damaggio

 L'Humanité 12 - 2 1922

Les Conférences révolutionnaires

Elles se poursuivent avec un succès qui ne s'est pas démenti depuis qu'elles furent inaugurées par Albert Mathiez avec son remarquable exposé sur les Préludes de la Révolution. Mathiez nous montra la royauté impuissante, déconsidérée, le clergé et la noblesse ne croyant plus à la légitimité de leurs privilèges, la bourgeoisie, riche, instruite, impatiente, avide de pouvoir s'appuyant sur le peuple ouvrier et paysan. Dommanget, avec science, nous exposa le mouvement socialiste sous la Constituante. Travaux nous dit la fièvre et l'ardeur révolutionnaire des clubs. Michon, le courage civique de Robespierre luttant seul contre les projets de guerre. Campagnac nous montra les causes de la dictature jacobine de 1793 et 94 et l'organisation du gouvernement de la Terreur.

Les conférences qui suivront accuseront encore les ressemblances profondes entre la révolution française et la révolution russe. « Jacobinisme et Bolchevisme, a écrit Albert Mathiez, sont au même titre deux dictatures, nées de la guerre civile et de la guerre étrangère, deux dictatures de classe, opérant par les mêmes moyens, la terreur, la réquisition et les taxes, et se proposant en dernier ressort un but semblable, la transformation, de la société, et non pas seulement de la société russe ou' de la société française, mais de la société universelle. »

Les deux dictatures s'appuient sur les classes populaires et toutes deux sont conduites par des transfuges des anciennes classes dirigeantes. Lénine (Wladimir Oulianof) est le fils d'un conseiller d'État en exercice, Tchitcherine est de naissance noble, de même que Robespierre appartenait à une famille de robe et le chevalier de Saint-Just à une famille d'épée.

Les deux dictatures puisent dans la population des villes-et surtout de la capitale leur origine et leur force.

La révolution russe a donné la terre aux paysans, elle a imité en cela la révolution française qui, par la vente des biens nationaux et des biens des émigrés, a constitué la petite propriété paysanne.

On nous dira qu'avant la Révolution de 1789 les paysans français possédaient déjà des terres. Mais ces terres étaient hypothéquées de droits féodaux que la Constituante et la Législative supprimèrent progressivement et dont la Convention extirpa les dernières racines par la loi du 17 juillet 1793, abolissant les droits seigneuriaux, même lorsque les titres primordiaux existaient.

On nous dira encore que les terres d'église et les biens des émigrés furent vendus et non donnés aux paysans français. Nous répondrons que par la loi du 13 septembre 1793 les biens des émigrés furent rendus accessibles aux citoyens les moins fortunés : des lots payables en vingt années, sans intérêt, étaient mis à leur disposition et le Comité de Salut Public recommandait aux communes l'application de la loi, de manière, écrivait-il, que nul ne soit étranger dans la terre qui l'a vu naître et que chacun puisse y avoir une propriété.

Les bolchevistes ont nationalisé les banques, inventorié les coffres des particuliers, versé leurs contenus au compte de la Banque d'Etat fixé à un certain quantum la limite des retraits. Les Jacobins ne se gênaient pas pour réquisitionner les banquiers, mettre les scellés sur leurs caisses, les soumettre à une réglementation rigoureuse et fermer la bourse.

Robespierre, dans sa fameuse déclaration des droits soumise à la Convention en avril 1793, subordonnait la propriété à l'intérêt social, la propriété n'était, selon lui, que biens garantie par la loi et le droit de propriété était borné comme tous les autres par l'obligation de respecter les droits d'autrui.

Quand les bolchevistes s'emparent les logements vacants pour y installer les indigents, quand ils obligent les bourgeois au travail forcé, ils restent fidèles au précédents jacobins plus qu'on ne-se l'imagine. "Ne souffrez point, disait Saint-Just, qu'il y ait un malheureux ni un pauvre dans l'Etat ; ce n'est qu'à ce prix que vous aurez fait une Révolution et une République véritable… Obligez tout le monde à faire quelque chose, à prendre une profession utile à la liberté. Quels droits ont dans la patrie, ceux qui ne front rien ? » (8 Ventôse, an II.)

On nous dira encore, la Révolution russe poursuit le communisme la Révolution française à maintes reprises a proclamé intangible la propriété privée et décrété la peine de mort contre quiconque proposerait la loi agraire. Mais les événements de 93-94 furent plus forts que la volonté des Conventionnels, issus de la bourgeoisie. Un érudit, Lévy-Schneider, nous a décrit ces cités collectivistes, que le Conventionnel Jean Bon Saint-André organisa à Toulon et à Brest, de véritables usines socialistes, où tous travaillaient pour la Cité ; où tous étaient nourris par la Cité.

La France ne donna-t-elle pas, en 93-94, l'aspect d'un vaste camp retranché, d'une vaste cité collectiviste avec ses réquisitions de blé, ses lois sur le maximum, son organisation de l'armée révolutionnaire chargée de pourvoir à la subsistance des villes ? Babœuf n a-t-il pas écrit que c'est le spectacle de cette France fiévreuse, debout pour la défense du pays et de la Révolution qui lui donna l'idée de son système des égaux ?

D'autres diront encore les bolchevistes furent défaitistes, les Jacobins furent patriotes. Mais, sous l'empire des circonstances, le défaitiste Lénine est devenu le dictateur patriote, défendant son pays et la Révolution contre les Koltchak et les Wrange.

Et si la Révolution russe et la Révolution française ont vu leurs armées victorieuses, c'est que ces armées étaient stimulées par l'intérêt même des révolutionnaires. Dans la Russie de 1920 comme dans la France de 93, repousser, écraser l'ennemi c'est conserver la Révolution avec tous ses avantages. C'est sa terre, c'est sa liberté, c'est son espoir de bonheur que le peuple va défendre aux frontières. Son patriotisme, c'est son intérêt car son bien-être et son avenir sont en jeu, aussi veut-il vaincre ou mourir. De là l'énergie surhumaine de ces révolutionnaires qui paraissent des géants. De tels exemples ont une haute portée révolutionnaire. Les camarades du Parti ne l'oublieront pas, et ils assisteront nombreux aux dernières conférences de l'U.S.T.I.C.A., qui ont lieu 127, avenue de Clichy, salle Printania.