Ingres_d’après_une_correspondance_inédite,_éd

 

Beaurepaire Froment (1872-1914), né à Moissac, régionaliste, fédéraliste, décentralisateur, socialiste, journaliste, folkloriste nous parle ici d'Ingres. Il utilise des occitanismes et le mot "racique" qui lui est cher, doit être replacé dans l'époque (il n'a rien de raciste). Il évite soigneusement de parler d'un Montalbanais, Henry Lapauze, qui était aussi au cœur de l'exposition. Les deux hommes étaient l'antithèse l'un de l'autre. Journaliste tous les deux, l'un court dans les couloirs du pouvoir, et l'autre dans les avenues de l'honnêteté. Mais ça serait une longue histoire (j'ai publié une série d'articles d'Henry Lapauze). A suivre. J-P Damaggio

 Midi socialiste 19 avril 1911

"Pe'l Metxoun» DOMINIQUE INGRES

Du 25 avril au 15 mai aura lieu, à, Paris, dans les galeries Georges Petit, une exposition d'œuvres d'Ingres, qui aura un but particulier. En effet, les bénéfices en sont destinés à l'amélioration et au développement du Musée Ingres, à Montauban, qui porte à juste titre le nom du maitre, puisque c'est grâce à lui qu'il a pu compter et acquérir une valeur exceptionnelle.

L'exposition parisienne comprendra cinquante tableaux et portraits peints, deux cents portraits dessinés et cinq cents dessins. Y figureront également des reliques d'Ingres, notamment ses deus violons, dont l'un appartient à la ville de Montauban, l'autre à Mme Gaston Lecreux. La légende rapporte qu'Ingres avait des prétentions à la musique, mais qu'il était très médiocre violoniste. C'est une légende, en réalité, Ingres fut un excellent musicien. Au cours de l'exposition, le fameux violoniste Kubelick donnera deux séances, durant lesquelles il ressuscitera l'âme du violon d'Ingres et jouera les œuvres que celui-ci préférait, des morceaux de Beethoven, de Glück et de Mozart, sans démembrer le Concerto de Viotti, qu'à peine âgé de quinze ans, Ingres exécutait au Théâtre du Capitole à Toulouse.

C'est plus qu'il n'en faut pour assurer le succès de l'exposition spéciale d'un maitre, dont la gloire est huy définitive et universelle. Je dois ajouter que cette exposition a été appariée sous la présidence effective de Léon Bonnat, qui, dans sa mesure, a fait, pour sa ville natale de Bayonne, ce que Ingres fit pour Montauban.

On ne s'attend point à trouver céans une étude de critique artistique sur Ingres. Ses talents et sa probité de métier sont trop connus, pour qu'il soit nécessaire d'y insister. On peut suivre, sur ses croquis et dessins, le labeur consciencieux, le développement de l'œuvre du grand maitre. On sait que Ingres dessinait nus les personnages de ses tableaux, avant de les draper : aussi ses figurations ne sont-elles pas des fantômes d'étoffes flottantes, présentent-elles un apparoir solide et vivant. La gloire de l'auteur de La Baigneuse, du portrait de Bertin aîné, de l'Age d'Or, de La Source ou de l'Apothéose d'Homère est une des plus assurées de la peinture française.

Huy, cc que je veux montrer, à l'occasion de l'exposition parisienne de ses œuvres, c'est le fidèle du pays natal, le provinciste immuable que fut Ingres. Cela, je le ferai à l'aide du beau volume publié par mon bon confrère et vieil ami Boyer d'Agen, Ingres d'après une correspondance inédite. C'est un peu grâce à moi que Boyer a pu arriver à obtenir cette correspondance qui lui a permis d'achever de faire connaitre mon illustre compatriote Dominique Ingres.

 Le volume de Boyer d'Agen n'est pas seulement une publication de lettres inédites d'Ingres, indispensables toutefois à la connaissance de la vie et du caractère de l'admirable Montalbanais, mais très habilement un tableau complet de l'existence de l'homme et de l'artiste. Les lettres inédites sont au nombre de quatre-vingt-cinq : elles sont adressées à trois Montalbanais: Armand Cambon, Prosper Debia, surtout Jean Gilibert. A celles-ci Boyer d'Agen a appoind quelques lettres déjà publiées, qui étaient nécessaires dans la continuité du tableau.

Jean-Auguste-Dominique Ingres naquit à Montauban, dans le carrerou de Mourancy, le 29 août 1780, de Joseph Ingres, ouvrier d'art, et d'Anne Moulet. C'est à Montauban qu'il grandit. Si les circonstances et les nécessités de la vie l'empêchèrent d'y vivre, et s'il n'y revint qu'en passant, Ingres conserva toujours l'amour le plus fidèle et le plus fervent pour son pays natal.

Dans une lettre à Gilibert, il écrivait :

"Mais, par un effet de l'amour de la patrie, je voudrais que tu m'apprennes (ceci est pour moi) comment il faut s'y prendre pour me faire certain "millas" que les bonnes femmes faisaient dans notre enfance et tu en manges peut-être encore. Elles nous le vendaient au marché couvert, sur des feuilles de choux; ces millas faisaient notre bonheur."

Dans une autre lettre au même ; "Oui, mon ami, malgré le continuel regret que j'ai de vivre ici sans toi, je conçois et comprends que le séjour à Montauban est délicieux, sous tous les rapports. Avoue-le surtout, depuis que vous y avez reconnu Rome et le poussin en nature qui est réellement. J'ai dont revu la cara patria avec un plaisir et une douceur, inexprimables."

Encore à Gilibert : « Oui, mon ami, dans mes ennuis du monde, dégoûté d'en faire partie, j'ai souvent pensé à Montauban, à y aller vieillir avec toi et les aimables amis qui m'y conservent leurs souvenirs et leur précieuse estime. Je me fais avec ma bonne femme, des châteaux en Espagne qui me rendent heureux. Là, mon parti étant pris, ayant ramassé tous mes petits sous, je rêve de me revoir pour une bonne fois sans soucis, sans bruit, citoyen de notre jolie ville, jouissant de son beau climat et de tout ce que la nature y prodigue. Qu'en dis-tu ? Ah! mon bon ami, que je serais heureux de cette réalité !"

Toujours Gilibert : "Ah ! combien de fois j'ai formé le projet d'aller y vivre en ermite, auprès de toi !"

Le 18  juillet 1851, à la suite de la délibération du Conseil municipal donnant le nom d'Ingres au Musée auquel celui-ci léguait ses œuvres et objets d'art, le maitre mandait au maire : "Il m'est doux de penser qu'après moi, j'aurai comme un dernier pied-à-terre dans ma belle patrie; comme si je pouvais, un jour, revenir en esprit au milieu de ces chers objets d'art, tous rangés là comme ils étaient chez moi, et semblant toujours m'attendre. Enfin, je suis heureux de penser que je serai toujours à Montauban, et que là où par circonstance, je n'ai pu vivre, je resterai éternellement dans le généreux et touchant souvenir de mes compatriotes."

Encore à 82 ans, à demi perclus, il écrivait à Prosper Debia : "Ce cher Montauban, mon pays que j'aime si tendrement et où je suis si cruellement privé d'aller, vous en savez les tristes raisons cher ami..; Le pays natal que j'adorerai tant que je vivrai."

Ingres légua à la ville de Montauban 54 tableaux et cinq mille dessins. Quatre salles sont exclusivement dédiées à l'œuvre et aux reliques du peintre, ce qui boute le Musée de Montauban au premier rang des musées provinciaux. La salle consacrée aux reliques contient les meubles d'Ingres, de style empire, son bureau, son chevalet, son fauteuil de travail, et dans une vitrine, sa palette, son violon, sa plume, un volume familier de l'Iliade, ses médailles et la couronne d'or que lui offrirent ses compatriotes. Elle est façonnée de deux branches de laurier ; la bandelette qui les enserre porte

A JEAN-DOMINIQUE INGRES

Les Montalbanais 1863.

Des cinq mille dessins légués par le maitre, un millier à peine sont aisément visibles au Musée de Montauban. Faute de place, les quatre mille autres dormaient dans les cartons où les classa Ingres. On rétablit le vieux palais des évêques, dont la belle architecture se dresse au bout du pont de Montauban, dans ses dispositions primitives. Les salles qui y sont consacrées au Musée Ingres seront plus que doublées, ce qui permettra de montrer au public tous les trésors du maitre. Comme je l'ai dit amont, l'exposition parisienne d'œuvres d'Ingres permettra d'obtenir les ressources encore importantes nécessitées par l'extension et le développement du Musée montalbanais.

Les legs d'Ingres à sa ville natale est un magnifique geste régionaliste. Par cette manifestation Ingres affirmait sa fidélité racique et unissait indéfectiblement à sa propre gloire la remembrance de sa cité natale. Ores qu'on pense à l'œuvre de tel ou tel artiste, on ne songe nullement, à propos de celle-ci, à l'endroit où il est né. Tandis qu'au sujet d'Ingres, cette formule géminée s'impose inéluctablement et impérieusement à l'esprit : Ingres de Montauban. De BEAUREPAIRE.FROMENT