Nous n'irons pas ce soir au paradis - Serge Maggiani

 

Il y a très longtemps j'ai essayé de me plonger dans la Comédie plus connue sous

dante

le nom de Divine Comédie, version de La Pléiade, mais je le reconnais, je m'y suis vite perdue. Serge Maggiani allait-il pouvoir m'aider à m'y retrouver ? J'ai surtout compris qu'il n'y avait en effet rien de plus facile que de se perdre chez Dante ! L'acteur seul en scène, est habité par le texte de Dante, par les différents niveaux de lecture, par la mécanique du texte : 3 cantiques de 33 chants et le trois ne s'arrête pas là. Pour ce texte universel, le lecteur a besoin en même temps de connaissances historiques : c'était un temps où seulement une personne sur cent mille pouvait espérer le Paradis d'où l'invention… du Purgatoire !

A écouter Serge Maggiani on découvre que Dante règle des comptes dans son livre, tout en écrivant l'essentiel de la vie. Comment a-t-il pu combiner un savoir aussi gigantesque en inventant en même temps une langue ?

Peut-être ne pas se donner l'objectif de tout lire de Dante mais un chant seulement, celui qui débute l'Enfer ? C'est ce que je retiens des émotions produites par cet acteur qui a décidé de jouer avec rien mais seulement avec l'imagination du spectateur et aussi avec cette réplique régulière : "Pense, spectateur, pense !".

Jean-Paul Damaggio

 P.S. Je renvoie à deux textes où on croise cet acteur que je retiens à présent : Serge Maggiani. Et à la fin une photo où il salue à la fin du spectacle.

 Deux textes sur le spectacle

Bien sûr ici, en France, nous connaissons bien un peu Dante Alighieri, et aussi sa si belle Béatrice, et même sa Divine Comédie qui, nous semble-t-il, se passe beaucoup en Enfer. Mais, avouons-le, nous serions bien incapables de citer de mémoire un seul vers de l’un de ses trois cantiques qui comptent chacun 33 chants. D’ailleurs c’est cela, essentiellement, qui nous distingue des Italiens, tellement imprégnés, eux, dès leur plus jeune âge, des aventures et des mots du poète qu’ils l’appellent tous par son prénom. Comme si nous nous contentions, ici, de dire négligemment Victor ou Alphonse, certains que nos interlocuteurs traduiraient instantanément par Hugo et Lamartine. Il est vrai que Dante fut en quelque sorte l’inventeur de l’italien, c’est pour cela, aussi, qu’il est resté la voix de l’Italie.

Serge Maggiani qui, seul en scène, nous avait déjà fait entendre Saint-Simon, Gramsci et Proust comme nous ne les avions encore jamais entendus, revient parmi nous avec son poète fétiche, dans un spectacle qu’il interprète seul en scène, jusqu’au 11 avril à 18H au Petit Théâtre des Abbesses à Paris. Il nous le raconte, nous le dit, en italien et aussi en français, et nous le rend soudain proche, émouvant, frère de Victor et d’Alphonse. Et l’on a envie, en sortant, de rêver, de lire, et de penser. Et puis, comme Serge Maggiani n’aime pas être trop longtemps loin de la troupe, il interprète en même temps Le Faiseur de Balzac, mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota, jusqu’au 12 avril, en soirée, dans le même théâtre. Une pièce étonnante, sur l’argent et les dettes, que l’on croirait écrite ce matin.

De tout cela et d’autres choses, dont nous parlerons avec Serge Maggiani qui est, ce soir, l’invité de l’Humeur Vagabonde.

  

« Au milieu du chemin de notre vie,
je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. » Ce chemin tortueux passé à la postérité littéraire initie le voyage de Dante (1265-1321) en Enfer. Le poète italien le parcourt dans la nuit du 7 au 8 avril 1300 : des milliers de kilomètres, et autant de vers, jusqu’à parvenir aux côtés de la femme aimée au Paradis, après être passé par le Purgatoire. Cette épopée doit autant à Virgile qu’à l’expérience personnelle – Dante, pris dans des rivalités politiques est banni de sa ville natale, Florence ; il prend le chemin d'un exil dont il ne reviendra jamais.

De ce voyage sans retour le poète italien tire la matière de sa Comeddia, que des commentateurs qualifieront de divina par la suite. Cette Divine Comédie érige en trois cantiques de trente-trois chants une cathédrale poétique, déployant avec art de savantes théories stylistiques ainsi qu’une pensée politique et morale, mêlant réalisme et fantaisies, brossant une fresque cosmopolite et humaine.

Serge Maggiani, qui marche aujourd’hui dans les pas du maître italien, après avoir suivi ceux d’Ovide, de Saint-Simon et de Proust, prévient : Nous n’irons pas ce soir au Paradis. Il en fait le titre d’un remarquable spectacle, érudit, dantesque et fascinant. Nous n’irons pas au paradis, l’enfer est assez vaste. Une soirée n’y suffit pas. Car cet enfer est aussi un « paradis de la littérature ».

« Il y a du Proust chez Dante, ou le contraire, poursuit l’acteur. Comme Proust, Dante est un poète sans imagination. Son imagination, c’est sa mémoire. C’est ce qui fait son génie. »  Comme Proust, Dante invente un présent singulier de la narration ainsi que le « vrai lecteur, qui est un lecteur perpétuel, celui qui relit. » Comme à la fin de la Recherche, le narrateur conclut la Comédie avec un saisissant effet de réel, rappelant à la fin de son récit, qu’après avoir parcouru tant d’épreuves, il est désormais en mesure d’écrire l’épopée infernale que le lecteur vient de lire...

Cette excursion aux tréfonds, où l’on retrouve des papes et des poètes, des philosophes, des femmes aimées et des monstres, est une traversée intime. Menée à la première personne, elle s’adresse très immédiatement au lecteur. En parcourant l’enfer, elle sonde l’esprit humain, un espace enfermé dans l’étroitesse du cerveau humain, qui en contient d’infinis. Serge Magianni en a fait son parti: nul décor, quelques feuillets et un micro pour uniques accessoires.

Pour le philosophe Didier Ottaviani : « Selon Dante, la connaissance est une vision, et c’est justement la lumière de la raison qui permet d’atteindre le divin. La Comédie est l’accomplissement d’une exploration de la raison humaine où, à la fin, le sujet bascule dans la vision mystique de Dieu. Tout d’un coup, on n’est plus dans la parole : on est dans l’expérience. Il y a une invitation perpétuelle au parcours et au dépassement chez Dante, qui débouche sur le rêve prophétique, à la limite du dicible. »

Serge Maggiani reprend cette invitation à son compte, pariant avec bonheur sur la parenté du narrateur chez Dante et de l’acteur dans une salle de théâtre, tous deux s’adressant avec la même intimité et la même franchise au public. Il émaille son récit d’anecdotes et ose des traverses heureuses dans le chemin qui mène à l’Enfer : devinettes, souvenirs, secrets à moitié avoués (et totalement pardonnés!).

Ce guide a une boussole dont le nord est une impression d’enfance; elle éclaire la traversée des limbes. « Ma part d’enfance est l’Italie et sa langue. Et Dante est la langue de l’Italie. Et être italien, c’est croire que Dante a vraiment été en Enfer. Être Italien, c’est être ou avoir été un petit enfant qui joue par terre dans la cuisine, quand un adulte se penche sur lui, grand, très grand, grand comme la tour de Pise et lui dit, sans que l’enfant n’ait rien demandé, que le plus grand des poètes était italien et qu’il est revenu du voyage d’où l’on ne revient pas, qu’il a traversé la mort. Alors une peur panique saisit l’enfant, mais après il se rendra compte qu’il aura, sa vie durant, et à cause de cela, peut-être un peu moins peur, pas de la mort mais de la vie. »