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 Les chants populaires font rarement l’objet d’études, même quand il s’agit de vedettes comme Lo Boier ou ici Jano d’Aymé. J’ai noté qu’avec l’arrivée de la radio, elle a occupé les ondes de Radio Toulouse entre 1929 et 1932 avec l’appui d’un certain J. Cantenys.

Puis en 1966 dans le Recueil de l'Académie de Montauban, Pierre Gardes propose toute une «fiction» au sujet de la chanson de Jano d'Aymé car il a lu dans un guide, qu’en guise de roc d’Anglars, Jano aurait été d’un château d’Anglars ! J’écris « une fiction » car le texte qu’il propose est étranger à l’histoire. Ce grand connaisseur de la culture d’oc, Moissagais qui plus est (comme Momméja), manifeste en cette occasion une ignorance évidente du folklore. Il a beau affirmer : «C'est bien là, quelque part, au pied de ce roc, que vécut, si jamais elle vint au monde, et que disparut à la fleur de l'âge, celle dont le nom et le souvenir revivent dans une chanson.», il n’apporte aucune preuve historique.

Cette « Jano d'un tel, pour qu'on ne la confonde pas avec une autre » est une Saint-Antoninoise obligée, et pour donner une vraisemblance historique au fait, il note : « Le 10 juillet 1578, Henri IV et Marguerite de Valois sa première épouse arrivent à Montauban.» Donc Henri IV aurait pu, d’une chevauchée, aller jusqu’à la célèbre cité huguenote car «Si une chanson d'amour - l'une des plus vieilles sans doute du Midi- est partie d'ici, si le rocher d'Anglars a servi de cadre à ce bref roman, il y a bien quelque raison. »

Il explique, en termes choisis, à l’honorable assemblée de l’Académie de Montauban : « On prétend qu'Henri de Navarre, passant sur le chemin de la fontaine rencontra la jolie fille et qu'alors … vous connaissez la galante réputation du roi Henri ? Evidemment, on ne prête qu'aux riches et Dieu le sait mieux que quiconque, si la vie du Vert Galant fut riche en aventures amoureuses ! »

 Puis on en arrive à «la pomme» exclue souvent des versions de la chanson, car comme l’explique à merveille Jules Momméja, les chansons populaires ont souvent subi la censure de diverses autorités.

« Jano d'Aymé, nous dit la vieille chanson d'amour, avait cru, comme Fleurette, aux promesses princières. A tel point que, soutenu peut-être pas ses illusions, elle aurait entrepris le long voyage à Paris. Et ici apparaît, dans la chanson le symbole. Renouvelant le geste antique, elle vient offrir une pomme, gage d'amour, au fils du roi qui n'a plus envie de la prendre. »

 Le symbole de la pomme, voilà au moins un point d’accord avec Jules Momméja et qu’on retrouve dans cette autre et ultime information que j’ai recueillie sur la dite chanson écrite par un connaisseur de la culture d’oc. Mais là, un mot a de quoi susciter la colère de Pierre Gardes et des Saint-antoninois réunis : en guise de Roc d’Anglars il s’agirait d’un bosc d’Anglars, un bois d’Anglars ! (voir document joint en lien au début de l'article). J-P Damaggio

 Ci-dessous, une part de l'étude merveilleuse de Véronique Moulinié au sujet de Momméja et concernant Jano d'Aymé écrit Tsno d'Oymé.

 

Véronique Moulinié : Histoire et archives de l’ethnologie de la France, pp 17-54 (article consultable à l’adresse suivante :

http://www.culture.gouv.fr/mpe/recherche/pdf/R_435.pdf )

 « La perspective historique [pour étudier les chansons], pour nécessaire qu'elle soit, n'est pas suffisante. Elle laisse aux chants tout leur mystère et ne conduit qu'à des conclusions vagues et fort sujettes à caution. Ainsi, en est-il de "Tsano d'Oymé", dont l'héroïne rencontre, près d'une fontaine, un prince qui lui demande de l'eau. Mais la jeune femme, Tsano, se dérobe aux ordres, prétextant n'avoir ni tasse ni écuelle propre. Puis, on la retrouve à Paris, offrant au prince une pomme qu'il refuse. Et Tsano se noie dans la fontaine, près de laquelle elle avait rencontré le prince. La triste fin de Tsano d'Oymé est décidément difficile à expliquer. Pourquoi se noyer quand un prince refuse votre offrande ?

Existe-t-il seulement un lien entre les deux événements et de quelle nature est-il ? Daynard et Soleville, recueillant ce chant, se contentent de "constater l'existence et la généralité de la tradition : '(...) A tort ou à raison la tradition populaire veut que ce soit le Vert-Galant'.

Il n'est pas étonnant qu'Henri IV, qui a plusieurs fois guerroyé dans le Quercy, y ait laissé un souvenir de sa popularité. Tsano d'Oymé aurait été séduite puis délaissée par le Navarrais. Venue à Paris le rappeler à ses devoirs, en vain, elle se serait noyée, de honte ou de chagrin. Mais l'explication ne satisfait pas Momméja. Peut-on déduire semblable histoire du seul fait qu'Henri IV jouit, dans cette région, d'une solide réputation de trousseur de jupons, que rappellent de nombreuses chansons, plus explicites ? Certes, Tsano a bien été séduite et délaissée mais c'est ailleurs qu'il en fonde la preuve. C'est un détail, une curiosité de cette chanson qui attire son attention. Lorsqu'elle se rend à Paris, Tsano offre une pomme au roi de France. Et Momméja de s'interroger, comme Soleville, sur la présence de ce fruit qui "ne paraît que rarement dans notre littérature traditionnelle", et de se lancer, à la différence de son prédécesseur, à la poursuite de cette pomme, à travers les siècles et les pays, en une réflexion qui laisse pas d'étonner par sa qualité et surtout par son originalité. 

"Un mot encore sur la pomme envoyée et refusée; cette pomme a frappé Soleville : 'La muse populaire, écrit-il, se doute-t-elle qu'elle évoque ici un souvenir de la Grèce antique ?' 'Les anciens, dit Sainte-Beuve, envoyaient à leur maîtresse une pomme comme gage et symbole d'amour.' Et le savant critique cite, à ce propos, une épigramme de Platon. Relisons cette épigramme. 'Je te jette cette pomme ; si tu est (sic) disposée à m'aimer, reçois-la, et, en retour, donne-moi ta virginité. Que si tu es contraire à mes vœux, reçois-la encore, et vois comme son éclat et sa fraîcheur sont peu durables.' La première partie de cette épigramme nous permet de deviner ce qui s'est passé entre Jane et le fils du roi. Il lui a offert la pomme d'amour ; elle l'a acceptée ; elle l'a gardée, et quand elle est délaissée elle la lui présente pour lui rappeler ses promesses. Et ce n'est pas seulement en Quercy que la pomme est un symbole érotique. En Serbie, lorsque la jeune fille reçoit la pomme de son amoureux, elle est engagée. Chez les Esclavons de la Hongrie, le fiancé, après avoir échangé l'anneau avec la fiancée, lui donne une pomme, symbole essentiel de tous les dons nuptiaux. (...)

 D'ailleurs, la pomme apparaissait rituellement jadis au repas de noces ; voici comment. On choisissait la plus belle et la plus grosse, on y insérait par la tranche le plus grand nombre possible de pièces d'or, puis on la plaçait sur une serviette repliée reposant sur un plat. Une des cuisinières prenait ce plat et faisait le tour de la table en chantant :

E qual l'estrenara

Lou poumel de la noubietto ?

E qual l'estranara

Un ramelet n'aura[1]

 D'autres femmes suivaient portant de menus bouquets de fleurs artificielles. Les convives glissaient une pièce de monnaie entre les plis de la serviette puis recevaient un des bouquets. L'argent ainsi récolté était pour les serbicialos c'est-à-dire pour les femmes qui avaient fait le service de la table. Quand un ménétrier était là, il précédait les quêteuses en raclant son violon.

J'ai vu cela plusieurs fois dans mon enfance ; c'était un intermède plaisant aux longues goinfreries du repas. Depuis qu'on avait des oranges, c'en était une qui servait de pommel. La coutume dure encore dans l'arrondissement de Moissac. (...)

 Dans la région où Daynard faisait ses récoltes folkloriques, c'était la nouvelle mariée elle-même qui présente (sic) la pomme hérissée d'or aux invités, et qui rend un baiser en échange de l'offrande ; aussi le chant traditionnel est-il un peu différent de celui usité en Bas Quercy ; le voici.

Ca, ça, ça, qui l'estrennara

La pommetto de la nobio ?

ça, ça, ça, qui l'estrennara

Un baïsat de la noubieto aura.

(ça, ça, ça, qui l'étrennera, la pommette de la mariée, ça, ça, ça, qui l'étrennera, un baiser de la mariée aura)

Parfois, il est remplacé par un couplet en français, qui spécifie bien que la pomme ainsi promenée est la "pomme d'amour" dont parle un chant populaire sicilien.

Tu non ci pensi, leta maritata

Quaunu sui dasti la pumu d'amuri (sic)

Tu ne te souviens plus, heureuse mariée, du temps où tu me donnas la pomme d'amour.

 'Quant à la destination de l'argent recueilli, elle varie suivant la position de fortune des mariés', ajoute Daynard ; ce qui revient à dire que cet argent est bien destiné à la nobio. Or 'près de Tarente, dans l'Italie méridionale, écrit M. de Simone, au dîner de noce, lorsqu'on arrive aux pommes, 'ad mala' chaque convive en prent (sic) une et, l'ayant entamée avec le couteau, place dans l'incision une monnaie d'argent ; on offre le tout à la jeune mariée : celle-ci mord dans la pomme et retire la monnaie. Il était intéressant de faire ce rapprochement ; il serait imprudent d'en chercher l'explication."

Ainsi, ce sont les coutumes de mariage qui restituent son sens à la chanson, des coutumes fort répandues mais que l'on a peu à peu oubliées, dont pourtant le souvenir persiste, tenace, séparé de son contexte jusqu'à devenir lisible. Pour Momméja, un chant ne se comprend que replacé dans la société qui l'a vu naître et prospérer ; la "muse populaire" en effet adopte le quotidien, la "culture matérielle" que les couplets reflètent fidèlement.



[1]  "Qui l'étrennera, La pomme de la petite mariée ? Qui l'étrennera, Un (?) aura". Traduction V. Moulinié 50