Voici un propos de Pouvillon dans la Petite République du 22 avril 1904 qui permet de revenir sur la récupération que Maurras fait de cet écrivain. Là le propos est clair et je ne suis pas surpris que le roman fasse le détour par… 1851. Si au lieu d'aller à Perpignan il était allé aux Archives du Tarn-et-Garonne il aurait découvert beaucoup moins d'interrogatoire mais les mêmes phénomènes. Avec y compris l'interrogatoire du jeune Léon Cladel qui avait seulement 16 ans ! Le propos que tient là Pouvillon me paraît fondamental a bien des égards mais ça serait tout un travail que de le démontrer. Jean-Paul Damaggio

P.S. Jep est le dernier roman de Pouvillon.

 

La Petite République du 22 avril 1904

"Avec Jep, je n'ai pas caché mes sympathies politiques, quoique, fidèle à la méthode que j'ai observée toute ma vie, je me sois abstenu de les manifester d'une manière directe. Je pense, en effet, que l'auteur doit laisser agir et parler les personnages qu'il met en scène, s'effacer derrière eux et ne pas intervenir dans le récit ni dans l'action. Les intrusions de personnalité de ce genre me semblent déplorables. Tous mes romans sont des romans d'observation, de milieux de province, petite ville ou campagne, sans thèse sociale, mais tous remplis, je puis le dire, d'une grande pitié humaine, d'une sincère commisération pour les souffrants de la vie.

Mes idées politiques, je dois l'avouer, ont un peu changé. Avant l'affaire Dreyfus, j'étais, certes, républicain, mais plutôt libéral, ne cherchant pas le progrès dans un bouleversement. Depuis, j'ai dû perdre le peu d'illusions que je pouvais avoir sur la sincérité de la société bourgeoise, et j'ai compris la nécessité d'agir dans le sens de la justice sociale. L'idée maîtresse de Jep est la suivante : contre les directeurs de l'opinion nationaliste, contre MM. Barrés et Maurras, je crois que la tradition française ne s'arrête pas à la veille de la Révolution... Loin d'être en contradiction avec la tradition et avec l'instinct de la race, la Révolution française en est au contraire la manifestation la plus significative, c'est l'expression la plus frappante de l'esprit rationnel et logique de la race, dans le grand élan de générosité du sang français. Je crois que la tradition révolutionnaire est maintenant notre grande tradition française. Il ne suffit pas de s'appuyer sur quelques chapitres des plus contestables de la dernière partie de l'œuvre de Taine, sur quelques-unes des pages de la folie d'Auguste Comte pour retourner la mentalité de la France... Voilà ce que j'ai voulu montrer en peignant un coin de nos campagnes du Midi, pendant les derniers mois de 1851...

L'action se passe dans les Pyrénées-Orientales. Les héros en sont les paysans, dans la vie politique, telle qu'on la comprenait alors, c'est-à-dire dans les sociétés secrètes. J'y ai traduit les premiers balbutiements de l'idée socialiste telle qu'elle se manifestait à ce moment-là, c'est-à-dire encore très mêlée de fraternité chrétienne. Chose curieuse, beaucoup des républicains et des socialistes d'alors étaient catholiques par leurs croyances et même leur profession.

J'ai eu la chance de retrouver à Perpignan quatre ou cinq cents interrogatoires de paysans arrêtés au coup d'Etat et traduits devant les juges de paix. Parmi eux, il y avait un ermite ! Encore à présent, beaucoup d'ultra-radicaux sont souvent marguilliers dans leur village, et, tout dernièrement, un de mes amis découvrait un ermite qui s'intitulait lui-même Président du Cercle de la Libre-Pensée... Il faut dire que ces ermites n'ont pas le caractère ecclésiastique bien marqué. Ce sont des sortes d'aubergistes de la montagne. Ces documents m'ont fourni des traits que je n'aurais jamais osé inventer. C'est ainsi que j'ai peint un caractère de curé qui a choqué certaines personnes, mais qui est rigoureusement conforme à la vérité... Le clergé, en 1851, a, en effet, pris part à la lutte avec une violence inouïe... contre les républicains, bien entendu...Il allait pendant la nuit désigner les portes de ceux qu'il fallait arrêter !... Voilà quelle est la donnée générale de Jep..."