Je ne sais qui est Christian Digne mais cet article a une drôle de conclusion. Ingrao a été l'homme de toutes les défaites, il n'a jamais été entendu mais par l'effet d'un optimisme béat, dans un propos trop chargée en pommade, il aurait été, une fois encore, entendu ! J-P D.

 

Pietro Ingrao : la conscience de la gauche.italienne

 À 80 ans, Pietro Ingrao joue toujours un rôle dans le monde politique italien. Sa pensée nourrit des générations de militants communistes. Ses analyses sévères du capitalisme, mais aussi de la gauche, sont toujours pertinentes.

Il est la conscience de la gauche italienne. Celui qui l'a toujours empêchée de penser en rond. À plus de 80 ans, Pietro Ingrao continue. Même s'il n'appartient à aucun parti : ni au PDS, qu'il a quitté, ni à Refondation communiste, qu'il n'avait pas soutenu lors de la disparition du Parti communiste italien.

Sa trajectoire est symptomatique de l'attitude de nombreux intellectuels italiens progressistes : profondément attachés à leur idéal, mais tout autant à leur libre arbitre. C'est ainsi que dès la fin des années 50, Ingrao fait entendre, dans les conditions de l'époque, sa différence. Face à un autre grand communiste, Giorgio Amendola, il développe une analyse très radicale mais novatrice du capitalisme mondial et italien. Il réfléchit aux fortes mutations que connaît la sphère du travail, aux transformations des rapports de production, à une approche renouvelée de la classe ouvrière et de ses liens avec les autres salariés. Au sein du PCI, il conduit un débat sans concession. II est battu lors du XIe congrès en 1966. Mais la pensée féconde de Pietro Ingrao ne va pas cesser de nourrir les engagements de nombreuses générations de militants communistes. Les deux premiers secrétaires du PDS, Achille Occhetto et Massimo d'Alema se sont longtemps réclamés de ses idées. Ancien directeur de l'« Unita », président de la Chambre des députés en 1976, ses interventions rayonnent au delà des rangs communistes.

En 1990, il critique le choix de dissoudre le PCI. Il adhère pourtant au PDS, regrettant le choix scissionniste de Refondation communiste. Mais trois ans plus tard, il quitte le PDS, qui selon lui a «perdu la notion de la réalité des classes sociales».

Mais cette retraite politique ne se confond pas avec l'abandon du travail intellectuel. Avant les élections, il publie un livre, «Rendez-vous de fin de siècle », et multiplie les interviews sur la réalité italienne, notamment en France dans l'« Humanité» et au «Monde diplomatique».

Sa pensée, même si elle demande débat, a gardé sa pertinence. Selon lui, l'Italie connaît des «tourments», marqués par « l'absence de perspective commune aux luttes engagées». Pour lui, l'éclatement des partis a surtout pour origine « la décomposition des rapports de classes, sur lesquels ont grandi et ont fonctionné tout au long du siècle le conflit social, l'action politique et sa capacité à devenir collective, à exprimer une culture diffuse».

Son jugement sur les partis issus du PCI reste sévère. «Le PDS semble en proie à une dérive centriste, et Refondation communiste, enfermée dans une difficile résistance». Il explique qu'«en cette fin de siècle » certaines formes de la politique initiées par la gauche sont achevées. (...) Il faut regarder la réalité en face, lire clairement les grandes mutations sociales et se rendre compte que la gauche ne réussit pas encore à s'auto analyser sous l’œil impitoyable d'un microscope.»

Pour lui, «le désastre de l'Union soviétique ne suffit pas à expliquer les reculs de la gauche». S'il a combattu le virage du PDS, c'est parce qu'il «n'offrait aucune base pour donner une nouvelle force à la critique du capitalisme». Il appelle la gauche à travailler à de nouvelles solidarités et à la coordination des luttes dans le cadre européen.

«Si cette tâche n'est pas inscrite à l'ordre du jour, avance-t-il, la gauche ne sortira pas de son vide stratégique et ce n'est pas la course aux modérés qui la sauvera du vent de droite.»

Même si cette remarque conserve sa légitimité, il est certain que Pietro Ingrao a dû se réjouir de la victoire du centre-gauche. Ne déclarait-il pas, avant les élections, à l'« Humanité » : «Il faut espérer qu'une telle alliance puisse au moins freiner l'avancée de la droite.» L'abstention «serait une erreur car le pays se trouve à un carrefour historique et les conséquences d'une victoire de la droite seraient désastreuses ».

Une fois encore, Pietro Ingrao aura été entendu.

CHRISTIAN DIGNE