La publication de cette traduction ne tient pas exactement à son originalité mais au fait qu'elle est l'œuvre d'un homme du peuple sans culture, le père meunier de Firmin Bouysset. Qui aimait tant La Fontaine qu'il proposa oralement cette traduction transcrite à l'écrit par un anonyme.

Jean-Paul Damaggio

 Septembre 1881 L'Impartial de Moissac

LOU LOUP ET L'AGNEL

Lou pu fort a toutzour rasou, poudès men creyré

Escouta mè, tout aro banas beyré.

 Dins l'ayguéto d'un pitchou riou,

Un agnelet, penden l’estiou,

Un mati, sé désaltérabo.

Dé pès bosqués, foro bandit,

Un gros loup, dé fan aganit,

Dé la montagno débalabo ;

Bey l'agnel, s'approtcho dél riou :

— « Drollé ! ça dis, qué ta dounat la permissiou,

Quand bébi dé mé troubla l'aygo ?

Garo qu'ey la bouco magnaygo.

Atténd, atténd ! Té baou puni de ço qué fas !

— Moun diou! Moussu, bous fatchez pas

Réspoun l’agnel ; coumo mé trobi pla pu bas

Qué bous clins lou courent, pécayré !

Crésiou qu'éro dé bous à y o

Qué touto l'aygo descendio,

Et qué, per counséquent, nou poudioy bous désplayré.

— Déqué ?... crési qu'as rasounat !

Té disi dé fini ; d’aillurs l'estiou passat,

Dé yo sabi qu'as mal parlat.

Tout aco mé met en furio.

— Y a pas un mes qué souy nascut.

Coussi boulès qu'atchi pouscut

Diré arunan dé mal dé mal dé bostro seignourio ?

Ah ! Per mo fé ! bous an troumpat.

Souy pas enquéro despoupat.

— Sé n’és pas tu sayo toun frayré.

—  Souy lou soul agnel dé ma mayré.

— Es dounc quaouquun dé toun oustal,

Car souy sigu qu'acos atal,

Et qué nou mé maynatzas gayré ;

Tu, tous pastrés, amay tous cas

Dé mé scandalisa jamay, jamay cessas ;

A la fi perdi patienço.

Perqué n'ey l'oucasiou mé cal uno bentgenço. »

 

Lou goulut dé loup sus acos

Prend l'agnel et né fa qu'un mos.

 Mercier de Compiègne a beau me crier du haut de sa tête : « Traduire, c'est transvaser du champagne : la mousse s'en va » je trouve encore de la mousse dans cette traduction « sans trahison », où l'on remarque des expressions d'une saveur si locale et dont les vers respectent si bien la pensée de l'original. Car, il n'y a pas à dire : Dé pés bosqués, ,foro bandit; Dé qué !... crézi qu'as rasounat ; Souy lou soul agnel dé ma mayré ; Prénd l’agnel et né fa qu'un mos  etc., etc., tout cela rend à merveille les vers du bonhomme, et c'est en même temps, non du patois, parfois trop francisé de Jasmin, mais de la bonne et vieille langue d'oc de Daubasse et de Goudouli.

Je recommande cette petite pièce à tous les délicats; ils y verront ce que peut un homme bien doué, mais privé d'instruction, et livré à ses talents naturels. La fable ci-dessus est de M. Bouysset, maître meunier au moulin de Moissac et père du jeune peintre pensionné par notre ville. Après avoir lu ces jolis vers, plus d'une répétera comme nous, tout en tenant compte des proportions :

Peut-être un Cicéron, un Virgile sauvage

Est chantre de paroisse ou barbier de village.

TRYSTRAM."

LE   LOUP ET L'AGNEAU

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
            Nous l'allons montrer tout à l'heure.
            Un Agneau se désaltérait
            Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
       Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi (2) de troubler mon breuvage ?
            Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
Sire, répond l'Agneau, que Votre Majesté
            Ne se mette pas en colère ;
            Mais plutôt qu'elle considère
            Que je me vas (3) désaltérant
                         Dans le courant,
            Plus de vingt pas au-dessous d'Elle ;
Et que par conséquent, en aucune façon,
            Je ne puis troubler sa boisson.
Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
Comment l'aurais-je fait si (4) je n'étais pas né ?
       Reprit l'Agneau ; je tette encor ma mère
            Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
       Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens :
            Car vous ne m'épargnez guère,
            Vous, vos Bergers et vos Chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge."
           Là-dessus, au fond des forêts
            Le loup l'emporte et puis le mange,
            Sans autre forme de procès.