Jules Momméja nous présente ici une double opinion sur une œuvre de jeunesse peu connue de Bourdelle, L'amour agonisant. Impossible d'en découvrir trace dans mes nombreux livres sur Bourdelle. Momméja a un peu plus de trente ans, il a été conduit à se passionner pour Ingres puis se tournera vers Bourdelle avant de se consacrer à l'archéologie, l'ethnologie et la culture populaire. Il ressort de ce texte un témoignage d'un optimisme courant à ce moment-là. J-P Damaggio

 Le Courrier du Tarn-et-Garonne

Caussade, le 28 juillet 1887.

Une visite à l'atelier du sculpteur Bourdelle.

Le Salon annuel vient de fermer ses portes ; l'Etat et les amateurs sérieux ont fait leur choix ; les spéculateurs sur les œuvres tapageuses ou malsaines qui ont foisonné comme toujours ; les salonniers ont continué a gémir, comme de coutume, sur l'incompréhensible absence d'un nouveau Phidias ou d'un nouveau Rubens ; l'argent a afflué dans la caisse de secours des artistes ; des récompenses ont été distribuées tant bien que mal et puis, bonsoir, la Foire aux Vanités est fermée jusqu'à l'an prochain.

Plusieurs de nos compatriotes avaient pris part à cette exposition, et nous regrettons de ne pas connaitre les œuvres qu'ils y avaient envoyées, pour en dire quelques mots aux lecteurs du Courrier. Ce sera pour plus tard, nous en avons l'espoir. En attendant, voici ce que nous écrivions l'année dernière, au sortir de l'atelier de notre sympathique sculpteur, E. Bourdelle, au sujet d'une de ses œuvres peu connue à Montauban. Nous espérons qu'a ce titre on nous pardonnera cette prose réchauffée, et qu'on aura pour elle plus d'indulgence que n'en avait pour un diner, dans le même cas, le prudent Gilotin de Boileau.

 

 

Rendre sa pensée pour le seul plaisir de la rendre ; caresser son rêve et le cristalliser en réalité marmoréenne, uniquement pour satisfaire à ce besoin de créer que Dieu a mis au fond du cœur de tout homme ; faire jaillir à travers le bronze et le marbre les rayons éclatants d'une idée pure qui n'a pas traîné sa robe virginale dans les sentiers suspects de la spéculation et de l'esprit de coterie ; être soi, en un mot, et vouloir rester tel, constitue une véritable grandeur morale bien rare à rencontrer dans ce siècle étrange auquel quelques-uns de ses fils, eux-mêmes, ont donné l'épithète de décadent, croyant sans doute ainsi l'honorer. Notre école de sculpture possède encore quelques hommes de ce caractère, de vrais fils de Buonarroti ; et l'une des principales gloires de M. Bourdelle sera, nous ne pouvons en douter, d'être compté dans les rangs de ces vaillants soldats du bataillon sacré de l'Idéal.

Oui, l'originalité vraie, ou, pour mieux dire, la personnalité, le respect de sa pensée propre, joints à la véritable puissance créatrice sont rares. Aussi, lorsque nous rencontrons un Jeune artiste doué de ces qualités nous nous inclinons devant lui avec respect. Son idéal peut ne pas être le nôtre : des fautes, des négligences ou des inexpériences peuvent nous choquer dans ses œuvres ; n'importe, nous nous réjouissons de voir ainsi s'accroître le nombre de ces grands spiritualistes — inconscients parfois — qui prêchent le spiritualisme dans les statues, ou leurs tableaux, comme les grands poètes dans leurs vers.

Telles étaient les pensées qui me poursuivaient après une trop courte visite au sympathique sculpteur que je venais de trouver auprès de sa dernière œuvre : l'Amour agonisant.

Décrirai-je l'atelier ? Non. Ce n'était que le cadre de la statue, et quelques mots suffiront pour en caractériser l'aspect.

Point de luxe, pas de ces divans et de ces tentures, de ces colifichets qui font de la plupart des ateliers contemporains autant de boudoirs plus propres à abriter les caprices d'une jolie mondaine que le mâle labeur d'un artiste. Les œuvres d'art et les instruments du sculpteur constituent les seuls ornements de cette pièce, d'une beauté sévère pourtant, au milieu de laquelle, sur un tréteau large et bas, l'Amour agonisant attira tout d'abord mes regards.

Dans toute œuvre d'art, il y a trois éléments divers à considérer, tous trois d'une importance presque égale : l'idée qu'a voulu exprimer l'artiste, laforme plastique dont il l'a revêtue, et sa propre personnalité murale dont il l'a empreinte. L'analyse littéraire est impuissante pour rendre la seconde, mais elle a tout pouvoir sur les deux autres, car elle est de la même famille et elle obéit aux mêmes lois. C'est pourquoi je vais m'efforcer de dire ce que j'ai pensé plutôt que ce que j'ai vu alors que mes. yeux contemplaient la funèbre statue.

Les membres étendus et inertes que ne bandent plus, des nerfs déjà engourdis du sommeil de la mort, la poitrine légèrement contractée par le douloureux effort du dernier râle, le bel adolescent, Héros, le dompteur de monstres et de cœurs est étendu. Les affres de la mort ont déjà empreint leurs stigmates sur sa face, et, de ses lèvres, sur lesquelles déjà se dessine vaguement le rictus hideux du squelette, va s'exhaler son cri suprême et sa dernière plainte d'immortel foudroyé,

Devant cette lugubre figure, je restai un moment dérouté et comme épouvanté par la sombre puissance de l'idée qui avait guidé l'ébauchoir du sculpteur. Je me demandais avec une anxiété poignante quelle était cette âme assez impie ou assez malheureuse et torturée pour avoir vu passer dans ses rêves désespérés, la mort de l'amour, c'est à dire l'épuisement des sources mystérieuses de la vie, le néant, et il me sembla voir passer sur l'auguste agonisant la muse blasphématrice et désespérée de Mme Ackermann, s'écriant avec des sanglots :

Oh ! quelle immense joie après tant de souffrance,

Par dessus, les débris, par dessus les charniers,

Pouvoir enfin pousser ce cri de délivrance :

Plus d'hommes sous le ciel ! nous sommes les derniers !

On raconte que, vers la fin du IIIe siècle, une voix désolée s'entendit le long de-côtes de la mer d'Egée, alors que les statues des olympiens tombaient de toute part. Et cette voix disait : "Le grand Pan est mort ! les Dieux sont morts ! » Un dernier restait encore, le fils radieux de la blonde Aphrodite ; doit-il lui aussi disparaître devant le progrès brutal du matérialisme et de l'instruction telle que la rêve M. Frary, et emporter avec lui les derniers biens qui vous restaient, ô artistes et poètes : la joie, l'art et l'amour

Prêt à quitter Paris, je descendais un soir un des boulevards de «l'infernale cuve» comme dit Auguste Barbier, et les mille images de ce que j'y avais vu et admiré repassaient confusément devant mes yeux.

J'avais été faire mes dévotions, dans les sanctuaires du Louvre, aux demi-dieux de la peinture et aux dieux de l'art grec; puis, j'avais voulu voir les œuvres des artistes contemporain, et je n'avais constaté, chez la plupart de ces derniers, que la soif de l'argent remplaçant la soif de la gloire, que le culte de la matière et de la laideur succédant à celui de la vérité et de la beauté.

Autour de moi se pressait, le flot grouillant des immondes prêtresses de la Vénus mercenaire, j'avais lu naguère dans les journaux, les récits des monstrueux attentats commis à Paris même, et qui semblaient avoir pour auteurs des familiers de Néron et d'Héliogabale. Et dans cette atmosphère corrompue et empestée de miasmes moraux, je compris l'idée du sculpteur : « l'Amour agonisant!»

…..

Voilà ce que j'écrivais, l'année dernière, après avoir vu l'œuvre de M. Bourdelle. J'avais été vivement frappé par ce plâtre douloureux. Mais je me demande quelle serait mon impression si je le revoyais aujourd'hui, et je ne puis m'empêcher de croire que je n'y retrouverais plus l'immortel foudroyé, l'olympien vaincu qui m'avait si profondément impressionné : je crois que je n'y saurais plus voir qu'un adolescent expirant, œuvre magistrale sans doute mais qui ne pourrait plus me donner la puissante émotion de jadis.

Hé quoi! vous vous déjugez, me dira-t-on ; non, je ne me déjuge pas ; je constate seulement que pour apprécier pleinement cette œuvre fiévreuse, il faut s'être un peu imprégné soi-même des fièvres qui l'ont inspirée. Les deux appréciations sont sincères et justes toutes deux ; mais, en écrivant la première, je m'étais mis instinctivement au point de vue de son auteur, tandis que pour la seconde je me suis placé au point de vue de l'art pur.

Que la statue de l'Amour agonisant, décuplée de grandeur, et couchée sur un piédestal de granit, se dresse au milieu des Champs Elysées, dans la pourpre du couchant, au milieu du flot incessamment renouvelé de boursiers et de courtisanes, de politiques et de gommeux qui forment l'élément malsain de Paris; ce sera une œuvre vraiment forte et belle ; ce sera comme le cri d'anathème de la pensée et de l'honneur contre le matérialisme et la bestialité ; la grande protestation de l'esprit contre la matière. Mais sa portée sera restreinte au temps et au lieu, à l'année 1886 et à la ville de Paris. Elle sera comme une de ces brûlantes satires de Juvénal, fer rouge qui marque les monstres pour l'infamie, mais qui ne s'adressent qu'aux contemporains de ces monstres et auxquelles on préférera toujours une idylle de Théocrite, ou quelques vers de Virgile ; car, si la légitime vindicte de la conscience est l'un des hauts cépages de l'âme humaine, elle n'est pas l'âme humaine tout entière.

Il nous semble qu'après cette comparaison, il n'est pas besoin de développer plus longuement notre pensée, que M. Bourdelle lui-même, nous l'espérons, appréciera à sa juste valeur et dont il reconnaîtra la justesse, malgré les demi critiques qu'elle contient. Jules Momméja.