Bernard Ouardes continue son travail pour faire connaître la vie à l'usine de Castelsarrasin qui pendant la guerre 14-18 va prendre une dimension spectaculaire en tant qu'usine de la défense nationale (de 1000 à 4500 ouvriers). Par un exposé très clair, appuyé sur une iconographie soignée, il a pu faire revivre des éléments de cette présence étrangère dans la ville. Cette étude s'inscrit dans un travail plus vaste présenté l'an dernier à l'Espace de Augustins, à Montauban, sur les étrangers en TetG au moment de la guerre. L'entretien publié par La Dépêche que je reprends ci-dessous nous donne les étapes de l'exposé. Une fois de plus nous avons la confirmation que l'histoire locale nous conduit à travers le monde des Grecs qui étaient Turcs et se présentaient comme des réfugiés politiques aux Espagnols dont les autorités de surveillance craignaient qu'ils ne soient des espions allemands, on avait à Castelsarrasin le modèle réduit du monde global car il y avait aussi les Russes, les Portugais, les Belges etc… Cette situation ouvrière fera de Castelsarrasin une ville très cosmopolite, un cosmopolitisme qui me semble-t-il a été vite oublié après la deuxième guerre mondiale. Les apports à l'histoire soulevée par Bernard Ouardes vont faire l'objet d'un livre qu'il prépare minutieusement depuis des années. Pour ma part j'ajouterai aux problèmes évoqués ceux de la cohabitation religieuse qui inquiétait beaucoup l'évêque du Tarn-et-Garonne. J-P Damaggio

 Article de La Dépêche

 Toujours dans le cadre du centenaire de la Grande Guerre, le président de l'association de sauvegarde du patrimoine, Bernard Ouardes poursuit son cycle de conférences sur l'usine de métaux Sainte-Marguerite. Ce soir à 18 heures à la médiathèque, il abordera la question de la main-d'œuvre espagnole et grecque.

Dans votre précédente conférence vous évoquiez durant la Grande Guerre le recours à la main-d'œuvre féminine pour remédier à l'absence des ouvriers mobilisés sur le front… dans cette nouvelle conférence vous nous indiquez que l'usine avait aussi recours à de la main-d'œuvre étrangère…

À partir de 1916, face à la puissante force de frappe allemande, le ministère de l'Armement se voit dans l'obligation de demander à tous les établissements industriels travaillant pour lui d'augmenter leur capacité de production de munitions : obus et cartouches. L'usine de Castelsarrasin construit en 1916 de nouveaux ateliers et se voit dans l'obligation de recruter de nouveaux bras. Elle fait appel au service de la main-d'œuvre étrangère et coloniale créé par le ministère de l'Armement afin de remédier à la pénurie se faisant dans l'Hexagone.

Des Espagnols, on comprend, mais les Grecs ?

Dès la fin de l'année 1915, le gouvernement français, par l'intermédiaire du ministère des Affaires Étrangères, passe des accords avec des pays neutres, notamment avec l'Espagne pays frontaliers et également avec la Grèce qui rejoint la Triple Alliance en 1917. Depuis le début du conflit un corps d'armée franco-anglais est présent aux Dardanelles s'opposant aux Turcs et aux Bulgares. Notons que dans ces deux pays la situation économique n'est guère brillante.

Dans quelle condition arrivent-ils et sont accueillis ces ouvriers ?

La compagnie française des métaux, dont l'usine de Castelsarrasin est une filiale, a nommé pour l'Espagne un responsable chargé du recrutement qui se rend régulièrement à San Sébastien où il prend contact avec le consulat français qui se charge des formalités administratives pour les futurs candidats. Pour ce qui est de la Grèce, c'est par l'intermédiaire des consulats du Pirée, d'Athènes et de la Canée en Crète que s'effectue le recrutement. Les Grecs débarquent à Marseille et sont envoyés au dépôt ouvert par le service de la main-d'œuvre étrangère. Par train, les Grecs sont transférés en direction de Castelsarrasin ; pour les Espagnols, ils partent du dépôt d'Hendaye. Arrivés à Castelsarrasin, ils sont hébergés dans des baraquements type Adrien, construits par l'usine.

Sont-ils syndiqués ? Ont-ils des revendications ? Sont-ils payés comme les Français ?

Au lendemain de leur arrivée, ils signent un contrat d'embauche et sont affectés aux nouveaux ateliers. Beaucoup sont surpris par les conditions de travail qu'ils jugent pénibles. À deux reprises, en 1916, pour les Grecs, et en 1917, pour les Espagnols, on assistera à des manifestations revendicatrices dans l'indifférence générale. Le syndicat qui renaît de ses cendres en 1917, se méfie, dans sa majorité, de cette main-d'œuvre étrangère.

Vous pouvez chiffrer ce que représente cette main-d'œuvre ?

Il est difficile de suivre avec précision la progression de cette immigration ouvrière à l'usine Sainte-Marguerite entre 1916 et 1918, car nous ne disposons que de rares documents qui parfois sont contradictoires. Néanmoins un rapport militaire de fin 1917 fait état de 1 044 ouvriers étrangers dont environ 700 Espagnols et Grecs, soit 14 % de l'effectif total de l'usine.

Propos recueillis par Max Lagarrigue