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La Galipote ne cesse de m’apporter l’Auvergne sur un plateau et comme le journal est trimestriel on a le temps de la dégustation. Pour le dernier numéro je m’en tiens à un extrait d’article où est présenté un éditeur parmi les nombreux éditeurs auvergnats (La Galipote en est aussi un) qui a fait parler de lui dans les salons : Page Centrale.

J-P Damaggio

 Un éditeur d’Auvergne au cœur de la littérature

De l'aveu des Anglais qui ne nous font pas de cadeaux, le plus fréquentable des philosophes est Michel de Montaigne. Et Montaigne, d'après eux, mériterait d'être Anglais.

À bien y réfléchir, il est permis de se demander si, depuis quatre cents ans — Racine et La Fontaine étant mis en réserve — l'art des mots a produit quoi que ce soit qu'on puisse dire supérieur à Montaigne et Shakespeare. L'inconvénient est que depuis Montaigne et son «Que sais-je?» on ne peut croire qu'au doute, l'absurde même a du plomb dans l'aile. Sartre et Camus ont fait leur temps. Pour un peu, on n'oserait même plus lire. Le commerce du livre et l'industrie de l'image se raccrochent aux exploits du crime et aux mésaventures de la France sous Hitler. Le polar absolu, maréchal du prime time, a la main sur les gondoles. Or, voici trois livres que publie "Page Centrale", éditeur à Clermont-Ferrand...

 On est tenté de ne pas aimer Pierre Jourde, écrivain polémiste, mais on y parvient mal. Pierre Jourde aime la castagne comme tous les petits garçons. Marcel Proust mis à part. Sur une foule de sujets — pas seulement en littérature mais entre autres en éducation — Pierre Jourde dit tout ce que nous pensons ou n'osions pas penser. Il nous coupe l'herbe sous le pied. Jourde est du genre carré, on voit ça rien qu'à son portrait en couverture du livre que publie Page Centrale. Auteur entre autres de "La littérature sans estomac", il n'y va pas par quatre chemins, même avec les demoiselles comme l'écrivain Angot ou cette Josyane du Monde qui jurait, paraît-il, de lui lancer un de ces jours sa tatane dans les balustines, ce point faible des hommes forts.

Les hommes forts sont des tendres, ils n'aiment pas qu'on leur jette des pierres que pourtant ils n'ont pas volées. Nous avions lu "Pays perdu", ouvrage rondement mené où Pierre Jourde parle excellemment de son village de la haute Auvergne et des gens qui l'habitent. Il s'adonne à cette tâche de la manière la plus franche et dans un style naturaliste jusqu'où Zola lui-même aurait craint de se hasarder. Au village de ses origines, Jourde ne fait pas de cadeaux et la crasse, il l'appelle «la crasse» aussi naturellement que d'autres, parlant d'un chat, disent qu'il s'agit d'un chat. Et, naïf, il voudrait que des compagnons d'enfance ou de jeunesse qu'il a pris en otages soient aussi ses complices. Il s'étonne qu'ils lui jettent des pierres quand il revient chez eux, le temps d'un petit bonjour. Il porte plainte, il prétend qu'on l'a mal compris et que c'était de l'humour. Il oublie que l'homme se rêve avec ou sans humour. L'homme préfère l'illusion à la réalité. L'illusion est un droit de l'homme. Si, mieux que Jourde, j'étais humoriste et natif de Lussaud, je ne lui aurais pas jeté la pierre en le voyant revenir, mais seulement des petits suisses ou quelques tomates molles.

Il n'empêche qu'au péril des bavures, il faut tout de même des Jourde comme il y a eu des Gracq, c'est-à-dire des critiques libres et impénitents pour tenir la dragée haute aux critiques rétribués d'un petit monde des livres, compères de l'entregents, références de la middle clans, cette bourgeoisie d'après Flaubert, qui prétend l'avoir lu mais qui renonce à juger par elle-même et n'aurait pas idée qu'un bon livre puisse lui venir du Massif Central ni plus ni moins que de Paris, d'Amérique ou de Pétaouchnock (Prix : 17,90 euros).

James Gressier