Dans un article, René Merle vient d'écrire :

"Autre interrogation, à propos de ces jeunes hommes qui en 14 partirent sans état d’âme défendre la République contre l’impérialisme prussien, et en revinrent brisés par les horreurs de la guerre, convaincus qu’on ne les avait fait combattre que pour des intérêts qui n’étaient pas les leurs. Parmi ces traumatisés qui devinrent des pacifistes convaincus, pensons à Giono par exemple, qui, vingt ans après la « der des der » refusera l’affrontement de 39, en proclamant : « Il n'y a qu'une gloire : c'est d'être vivant », et passera à côté de la Résistance qui fut le nouveau « logiciel » de tant de jeunes gens d’alors…"

 Aussitôt il a eu des commentaires pour rappeler que Giono n'est pas passé à côté de la Résistance… Il se trouve que dans le cadre de mon travail sur le Pétainisme je me posais des questions sur le cas Giono. Maurice Garçon dont on vient de publier le journal écrit page 405 à la date du 3 novembre 1942 :

"Pour célébrer les poètes, les Allemands ont réuni à Weimar un vaste congrès et amené des écrivains de toute l'Europe. En France, il y a eu du déchet. Au dernier moment est parvenu le télégramme de Pierre Benoît disant qu'il venait de perdre une vieille tante et qu'il ne pouvait se déplacer ; Giono a télégraphié de Marseille qu'il ne pouvait trouver de place dans le train ; Montherlant a eu la grippe."

 Voilà donc un Giono se tenant à distance des autorités. Mais à la Libération la revue La Pensée n'a pas été tendre avec l'écrivain. Exagération liée à l'époque d'autant que par la suite la même revue a été plus tendre. En fait, et le lien que propose René Merle dans les commentaires de son article permet d'aller à l'essentiel, le rapport à la terre.  Je donne cependant le témoignage de l'époque avec les extraits suivants.

J-P Damaggio

 

La Pensée 07/1946

"Breton semble avoir confondu révolution et révolte et trouvé des satisfactions dans ce révolutionnarisme tapageur qu'on a coutume de dénommer le « trotskisme». En 1935, il envisage avec fébrilité la « modification fondamentale de la forme bourgeoise de la propriété», et réclame à grands cris le passage à l'action immédiate. Après avoir rencontré Trotski au Mexique, il crée en 1938, la Fédération de l'Art révolutionnaire indépendant (à laquelle adhère Giono, la grande tête molle, qui, parti d'un pacifisme bêlant, ne répugna pas à ce que l'on parlât de lui dans l'hebdomadaire hitlérien Signal). "

 

La Pensée 11/1947 : Revue

"De Jarnac, en Charente, vient la Tour de feu, alias Regains. Le trait d'union par-dessus un silence de six ans, est tracé en trois mots : « Confiance dans l'homme ». Je soupçonne fort ce P. Bouju, qui manie de façon très remarquable les grands mots et le confusionnisme intégral, d'avoir rédigé le prospectus. Voici la fin :

...et que l'homme construise son règne véritable dans une société accordée aux plus généreuses visions des poètes...

Bon. Revenons maintenant au contenu de ce trait d'union dont je parlais plus haut et qui relate l'histoire d'une «conscience» de 39 à 46. «Avant 39, c'était la Vie.» Regardez bien ce V majuscule. Il présente en raccourci toutes les illusions qu'on avait avant la guerre à Regains, et les regrets lyriques qu'on y a maintenant.

Même les bêtes étaient sauvées et les végétariens, déjà à la veille des temps nouveaux, interdisaient les abattoirs... L'espoir du monde avait un sens... Est-il possible d'être aussi absurde ou aussi innocent !

Avant 39, c'était la Vie. Peut-être bien, mais seulement du côté de Jarnac, et encore à condition de ne jamais ouvrir un journal, de ne jamais tourner le bouton d'un poste de radio, fruit de la science et d'un progrès si blâmable, si vulgaire, à condition de tenir ses volets bien clos et de modeler la pâte plastique des boules Quies dans le cornet de ses oreilles, ou encore de s'être laissé prendre au « Message » de feu Giono, ce dont quelques-uns ont su un jour se mordre les doigts jusqu'au sang. La vie, c'était, en 1938, Munich, et justement l'espoir, là, n'avait plus de sens, la vie ne pouvait plus être « une religion de l'univers et de l'amour ». Et c'était aussi la vie, venant d'Espagne, les cris d'un peuple qu'on assassinait derrière les rideaux humanistes de la non intervention. « Les végétariens, à la veille des temps nouveaux, interdisaient les abattoirs! » C'était cela, Regains, une entreprise de frivolités, avec fausses fenêtres pour créer l'illusion de la profondeur. Mais aujourd'hui, la Tour de feu ose avoir des regrets, ose ne pas comprendre que le « poids des rêves » que nous a offert Giono était une chaîne d'esclavage et l'offrande de ce beau plaisir de voir un jour, pacifiquement attendri, mourir des millions d'hommes dans les tortures.

Soyons sans illusion, dites-vous. Soit. Mais alors pourquoi se gargariser de formules et d'antithèses du genre : A la vision abjecte du monde, j'oppose la vision lyrique du monde ? On était lyrique déjà au Contadour. On y traçait des routes vers les banquets allemands. Comment se souvenir sans remords de ce lyrisme-là ? C'est le lyrisme de ceux qui, aujourd'hui, dans un prétendu Occident, clament à l'humanisme, et tolèrent que Franco continue sur l'Espagne ses razzias de vies humaines, et gardent à la pointe de l'Europe une graine de fascisme, d'un fascisme dont on connaît pourtant le visage. Cette attitude de lyrisme n'a que deux noms sur le plan de l'humanisme : inconscience ou cynisme. Elle en a d'autres, plus précis encore, dans l'histoire politique, économique et sociale de notre temps. Je dois dire que les trois pages de René Lacôte qui ouvrent la Tour de feu me semblent plus compréhensives, traitant de la crise de la poésie. Peut-être est-ce le signe de deux tendances à l'intérieur de cette équipe ? Dans ce cas, il faudra attendre les prochaines livraisons pour savoir si la Tour de feu est un puéril château de cartes ou la revue de création poétique qu'elle a comme ambition d'être. Jacques Gaucheron "

 La Pensée 01/1948

Les Pages immortelles de Virgile choisies et expliquées par Jean Giono Paris Corrêa, 1947

Un livre qui ne fait pas honneur à la collection dont il fait partie : il est curieux que, trois ans à peine après la Libération un éditeur croie avoir besoin de Giono pour faire acheter des pages de Virgile. Mais fallait-il attendre de Giono qu'il eût la pudeur de se taire ? Tout au moins ne pourra-t-on pas invoquer à propos de cet ouvrage un "droit à l'indulgence" des grands talents qui se sont trompés : dans cette introduction écrite en pleine période d'occupation, Giono parle fort peu de Virgile et beaucoup de lui, Giono, cela ne nous intéresse guère. Madeleine Herr

 La Pensée 09/1949 : Chronique littéraire

Ceux qui prétendent nous montrer que les vrais talents ne se trouvent pas dans les rangs de la Résistance, mais parmi les collaborateurs d'hier, ont fait un pas de clerc en publiant Mort d'un personnage. Il eût fallu trouver autre chose que ce roman sans grand'intérêt écrit en style de collégien. Descriptions inutiles, plate redondance... Veut-on un échantillon ? Ecoutons Une servante :

Et bien ! mais qu'est-ce qu'on va faire ? On n'a pas fini de subir. Comment qu'on va se débrouiller ? Y a pas moyen d'en sortir ? On n'a pas fini d'en baver. On a mal commencé, on peut pas bien finir, etc.. etc.. (p. 18).

Un personnage évoque la vieillesse et la mort de sa grand'mère. C'est tout. C'est bien peu. Cela aurait pu être beaucoup. Giono n'aurait-il plus rien à dire ? On ne s'émeut qu'aux dernières pages de son roman lorsque le petit-fils lave avec amour l'aïeule impotente, aveugle, sourde, cachexique, incapable de contrôler ses réflexes. Il y a là certes, quelque chose d'atrocement poignant. Mais une nouvelle eût suffi pour développer ce que Shakespeare a évoqué en deux vers dans As you live it. Jean Larnac