Je récupère cet article du journal de droite toulousain L'Express du Midi qui bien après l'armistice révèle l'ambiance parmi des soldats et dans le pays. C'est encore la censure surtout sur les causes de la manifestation évoquée. La référence à l'Internationale et au drapeau rouge indique cependant la forme de la colère. J-P Damaggio

  

L'Espress du Midi 7 juin 1919 Evénements de Toulouse

Après nous avoir interdit d'une manière formelle de faire allusion aux incidents qui se sont produits à Toulouse samedi soir et dimanche après-midi, la censure nous autorise aujourd'hui à les relater sous certaines réserves. Voici donc en quels termes s'exprime à ce sujet le rapport du commissaire de police de service à la Permanence dans la nuit de dimanche à lundi :

« Des manifestations tumultueuses, provoquées par des militaires de la garnison, se sont produites ce soir dans le centre de la ville, et notamment aux abords du Capitole. Vers sept heures et demie, une bande de militaires ont envahi le jardin du Capitole et brutalisé un sous-officier qui s'y trouvait, en poussant des cris de mort à l'adresse des gradés. Au cours de cette manifestation, l'agent cycliste Corneille a été assailli par derrière, à coups de matraque, devant la porte du Capitole, côté jardin, par un soldat, du nom de Camille Chevenez, qui a été arrêté. N'ayant sous la main que quelques agents et craignant l'envahissement de l'hôtel de ville, j'en ai fait fermer les portes. Les perturbateurs ont alors tenté de forcer la porte donnant sur la place en lançant dessus de lourds pavés. Le portillon a même cédé à un moment donné et trois agents qui le défendaient, les sous-brigadiers Cuvelier et Rudelle et Pélissier, ont été blessés à coups de pierres. Des coups de feu ont été tirés aux abords du monument. »

Après avoir indiqué les arrestations qu'il a fait opérer, M. Vincent ajoute :

« Ces arrestations ont eu pour résultat de éloigner les manifestants et le calme s'est rétabli sur la place un peu après 9 heures. Trois autres arrestations pour refus de circuler ont été opérées, mais non maintenues. Un nommé Jean-Marie Duclerc a été également arrêté pour excitation de la foule contre les cavaliers ; il travaille pour le compte du génie et habite rue Claire-Gazagne, 3.

 Vers 10 heures du soir, l'aide-major Toussaint vient se plaindre qu'à 6 h. 40 il avait été assailli, près du square Roland, par une quarantaine de militaires, et qu'il avait dû se réfugier dans une maison de la rue d'Aubuisson, d'où il n'a pu sortir qu'une heure et demie plus tard.

Ajoutons à ces renseignements que le manifestations qui ont pris, surtout dans la soirée de dimanche, un caractère de gravité et de violence, avaient déjà commencé samedi soir. Ce jour-là, deux groupes d'artilleurs, auxquels s'étaient mêlés des éléments suspects, après avoir délivré les hommes punis de prison, s'étaient répandus en ville, chantant l'Internationale et portant un drapeau tricolore, bientôt transformé en drapeau rouge. Ces deux groupes, après avoir parcouru les principales rues et les grands boulevards et manifesté devant la gare Matabiau et devant les hôtels de deux journaux de Toulousè. ont tenté d'entraîner les militaires des autres unités tenant garnison à Toulouse, qui se sont absolument refusés à les suivre. Ces événements, qui ont produit la plus pénible impression sur les promeneurs, particulièrement nombreux le samedi soir, se sont terminés vers une heure du matin par le retour au quartier des manifestants, un peu calmés par la pluie.

 Dimanche, naturellement, la troupe était consignée. Mais, dans l'après-midi, le général Hello. commandant la 17° région, se rendit, accompagné d'un officier d'ordonnance, au quartier d'où étaient partis les manifestants et où une enquête était ouverte sur les causes — qu'il ne nous est pas permis de relater — de ces événements et sur les faits délictueux, bris de clôture et autres, qui avaient précédé la sortie de samedi soir Après avoir adressé aux soldats de fermes remontrances, sans vouloir entendre certains cris hostiles poussés à son adresse, et avoir fait les recommandations nécessaires aux officiers et sous-officiers, le général Hello estima que la clémence était le meilleur moyen de faire rentrer dans l'ordre les indisciplinés, et vers 6 heures il déconsignait le quartier. Immédiatement les désordres de la veille recommençaient. Les locaux disciplinaires étaient une fois de plus vidés par la force et une bande de manifestants, drapeau rouge en tête, se répandaient de nouveau en ville, au chant de l'Internationale, insultant et frappant au besoin les officiers rencontrés, arrachait les drapeaux du pavoisement en l'honneur de la fête de Jeanne d'Arc pour en faire des drapeaux rouges et se livrant à toutes sortes d'excès, jusqu'à ce que les patrouilles et la gendarmerie aient pu se rendre, vers b heures, maîtresses de la rue. Voici quelques-uns des incidents qui se sont produits au cours de cette soirée : Vers 6 h. 1/2, dans la rue d'Alsace, à hauteur de la « Compagnie Française », un officier veut arracher le drapeau rouge au soldat qui le porte. Il est bousculé, frappé et, dégagé par un soldat américain, doit se réfugier dans un immeuble de la rue Bellegarde. Bue Bayard, vers 7 h. 1/2, un tramway est pris, d'assaut et un officier mutilé qui se trouvait parmi les voyageurs est odieusement maltraité. . Boulevard Carnot, à hauteur de la statue de Roland, le lieutenant Beaufils est insulté et frappé ; il est dégagé par l'aide-major Toussaint, qui est à son tour l'objet de violences. Allées Jean-Jaurès, le sous-lieutenant Sand est également malmené et frappé. Un marin se faisait remarquer par son exaltation ; il était porteur d'un revolver avec lequel il a menacé plusieurs officiers.

Rue d'Alsace-Lorraine, le pavoisement de la maison Omnès-Mimv est enlevé ; les drapeaux sont transformés en drapeaux rouges. Cependant, l'un des premiers drapeaux arrachés et jetés aux manifestants est saisi par un soldat algérien, qui suivait sans trop comprendre le sens de l'agitation et qui. tout fier, brandit le drapeau tricolore et s'apprête à prendre la tête du cortège. Mais le drapeau lui est immédiatement arraché et foulé aux pieds. Enfin un sous-officier est assailli au Jardin du Capitole, par les manifestants qui se rendent à l'hôtel de ville, dont les portes doivent être hâtivement fermées. Là, des collisions ont lieu avec la police, des agents sont blessés, des pierres sont lancées contre les deux façades du Capitole, qui ont subi quelques dommages ; des vitres, des lampes électriques ont été brisées.

Dix arrestations ont été opérées par la police, dont six ont été maintenues, celles des soldats A. Supernant, C. Chevenez, Ben Ahmed Amari  et des civils J. Gilles, maçon, J-M Duclerc et B. Massip, coiffeur, arrêté pour propos antimilitaristes.

En outre, l'autorité militaire a arrêté quatorze militaires, considérés comme des meneurs ; d'autres suivront vraisemblablement.

Les uns et les autres ont été écroués à la prison militaire. Dès lundi matin, les formations auxquelles appartiennent les malheureux, dont le plus grand nombre s'est laissé entraîner par des meneurs, ont été dirigés sur le camp de Bouconne, en attendant les sanctions qui seront prises en haut lieu.

Ajoutons que ces meneurs ne sont pas des Méridionaux. Leurs camarades les qualifiaient de «parisiens ». S'il est une consolation pour les bons Français qui ont assisté désolés à ce spectacle lamentable, c'est que l'agitation a été strictement cantonnée dans une unité relativement peu nombreuse, que toutes les tentatives faites pour entraîner d'autres unités ont échoué et que ces excès ont été unanimement réprouvés par la population toulousaine, au sein de la laquelle les meneurs n'ont pas réussi à trouver le moindre écho.