Ce témoignage de Delthil qui était au collège de Moissac autour de 1848 nous permet de découvrir une ambiance parmi les jeunes quarante-huitard qui fait penser aux jeunes soixate-huitard affichant partout le portrait de Che Guevara. J-P Damaggio

 

Moissac 7 octobre 1891

Un Héros

Les deux héros de notre jeunesse furent Garibaldi[1] et Kossuth[2], le héros Italien et le héros Hongrois. Leur image était placardée, en ce temps-là, à toutes les vitrines des marchands d'estampes et leurs noms gravés dans tous les cœurs.

Epoque valeureuse et généreuse où l'on s'enthousiasmait pour les nobles paroles er les hauts faits, où les poètes chantaient Canaris[3] :

Canaris, Canaris, pleurent cent vaisseaux,

Pleure une flotte entière !

Où le peuple de Paris pétitionnait en faveur de la Pologne mitraillée.

Il n'était pas une chambre d'étudiant ou un atelier de grisette qui n'eut appendu sur la muraille, dans un cadre modeste, le portrait de l'un de ces soldats du droit. La tête d'apôtre de Garibaldi, avec ses longs cheveux et ses yeux rayonnants était celle qu'on chérissait de préférence.

Celui-là fut en effet un héros sans peur et ayant en lui quelque chose de plus grand que Bayard, car il fut le libérateur d'une Patrie.

Il peut être à bon droit aujourd'hui regardé comme le Guillaume Tell de l'Italie. La lutte épique qu'il soutint contre les envahisseurs du sol natal restera légendaire. Sa campagne des Mille peut passer pour un  de ces tours de force comme seuls peuvent les exécuter ceux qui ont une foi ardente et un amour désintéressé.

Il y avait du Rédempteur en cet homme : ce fut à la fois un inspiré et un militant.

Son œil bleu exerçait une fascination étrange, un magnétisme si grand, qu'un de ceux qui l'avaient approché nous contait qu'on ne pouvait sous ce clair regard ni éluder un ordre ni commettre un mensonge.

Sa furie dans les combats était entraînante, rien ne lui résistait ; d'un geste il jetait sur l'ennemi surpris et démoralisé toute cette jeunesse courageuse qui le suivait et le servait avec cette passivité et ce fanatisme qu'avaient connu jadis les soldats du Vieux et de la Montagne.

Son âme de feu communiquait à tous sa chaleur et ses rayons. En ce siècle positif et sceptique, il fut come la réapparition d'un de ces chevaliers d'un autre âge qui combattait pour le droit violé et défendaient la cause de la justice méconnue.

Aussi lorsque la nation-sœur fut attaquée, Garibaldi s'empressa-t-il de venir mettre à son service sa loyale épée.

La chemise rouge se macula une seconde fois de sang germain.

M. Rouvier a cité dans son beau discours les nobles paroles que Garibaldi prononça à son arrivée parmi nous : "Nous sommes ici des frères d'armes décidés à partager la bonne ou la mauvaise fortune de la France. C'est surtout dans la détresse que nous sommes fiers de nous consacrer à elle avec tout le dévouement dont nous sommes capables, bien orgueilleux de donner notre vie pour le droit et la justice qu'elle représente."

Et cet homme si généreux et si grand dans sa simplicité fut cependant toute sa vie calomnié, injurié, vilipendé, comme du reste le sont tous les amants du sacrifice.

Christ, qui t'a frappé ?

Nus nous souvenons d'un vieux bonhomme, un peu sourd, qui avait été notre professeur de philosophie et qu'une rage utramontanisme animait contre le soldat d'Aspromonte.

Quand on lui demandait, pour le taquiner un peu, ce qu'il pensait de Garibaldi, il répondait invariablement de cette voix basse, particulière aux gens qui ont l'oreille dure : "C'est une foutue canaille!"

Il n'y avait rien à répliquer.

Et ce que disait tout bas le vieux professeur, bien d'autres l'ont répété tout haut. Mais enfin elle s'est levée, la postérité vengeresse[4], et l'on dresse une statue au grand patriote, au fier soldat qui eut au cœur ce don Quichottisme qui aujourd'hui peut faire sourire, mais sans lequel il ne saurait y avoir ni des héros ni des martyrs. Camille Delthil



[1] Giuseppe Garibaldi né Joseph Marie Garibaldo le 4 juillet 1807 à Nice (Empire français) et mort à Caprera (royaume d’Italie) le 2 juin 1882, est un général, homme politique et patriote italien considéré, avec Camillo Cavour, Victor-Emmanuel II et Giuseppe Mazzini, comme l’un des « pères de la patrie » italienne.

[2] Lajos Kossuth né le 19 septembre 1802, à Monok dans le Comitat de Zemplin, en Hongrie et décédé le 20 mars 1894 à Turin, en Italie, est une figure patriotique et homme politique hongrois.

[4] Le monument à Giuseppe Garibaldi, à Nice, a été inaugurée en 1891 sur la place Garibaldi1. C'est une œuvre des sculpteurs Antoine Étex et Gustave Deloye. Etex auteur au même moment à Montauban d'une statue en faveur d'Ingres. La statue de Nice est l'occasion de ce texte de Delthil.