salah

 

Salah Guemriche a publié un beau livre sur la véritable histoire de la bataille de Poitiers qu’il a intitulé Abd er-Rahman contre Charles Martel. Livre que je viens de découvrir grâce à mon ami occitaniste Renat Pautal qui me disait que si aujourd'hui il était enseignant il ferait tout pour apprendre l'arabe. Une histoire sur l’histoire de la bataille !

 La Troisième république a mis la date de 732 en bonne place dans tous les livres d’histoire et Salah Guemriche se souvient parfaitement :

« Cette histoire vient de loin, me renvoie à un autre traumatisme. Non plus du VIIIe siècle, mais, de plus près, des années 1950, où l’on nous apprenait, à nous les enfants de la guerre, de la guerre d’Algérie : «En l’an 732, Charles Martel écrasa les Arabes à Poitiers. » Oui, « écrasa », pas « arrêta ». Comme un rituel, au lendemain de chaque attentat, l’instituteur nous faisait réciter la formule fatidique, une forme de représailles, ce qui donnait aux camarades pieds-noirs cet air revanchard que l’heure de la récréation allait vite défaire dans une partie de foot ou une échauffourée transposée au Péloponnèse, entre Spartiates, les petits indigènes, et Athéniens, les petits pieds-noirs, ou vice- versa : le casting n’était pas inamovible… »

 Sur la route vers Poitiers, Salah a cependant trouvé une histoire beaucoup plus belle intervenue après une défaite tout aussi considérable des Arabes mais qui n’est pas entrée dans les livres d’histoire : la bataille de Toulouse en 721. Eudes va voler au secours de Toulouse mais, après sa victoire, ne souhaitant pas tomber sous la coupe des Francs il va s’unir à des Sarrazins, sa fille, Lampégie d’Aquitaine (sept ans en 721), tombant amoureuse de Munuza (et réciproquement).

 Une chrétienne et un musulman, main dans la main, ce n’était pas pour plaire au maître de Cordoue et à quelques fanatiques qui décidèrent une double opération punitive : contre Munuza et contre les Francs. Pour Munuza la victoire d’Abd er-Rahman a été facile mais contre les Francs ce fut la mort du chef.

 Les besoins de l’histoire de France projetèrent le projecteur sur Poitiers et non sur Toulouse et chacun pris ses marques. Anatole France fera dire à son personnage : « C’est le jour de la bataille de Poitiers [que] la science, l’art et la civilisation arabes reculèrent devant la barbarie franque… »[1]

Une assertion que Salah, en défenseur de la civilisation arabe aurait pu prendre avec plaisir sauf que la civilisation arabe sera bien postérieure. Angélisme classique dit l’auteur qui rappelle : « Cette civilisation l’Islam la devra aux peuples conquis (Andalous, Persans, Turcs, entre autres) plus qu’au peuple conquérant : une liste des plus grands savants, médecins et philosophes de l’Islam ferait ressortir l’importance des musulmans non arabes dans l’apport à cette civilisation. » Il s’agit de la civilisation entre le Xe et le XIV siècle bien après le fondamentaliste Abd er-Rahman qui voyait d’un mauvais œil les Berbères musulmans.

 Pour la petite histoire, après que des chroniqueurs mexicains aient « révélé » que les attentats de Paris du 13 novembre n’étaient que le retour de bâton des infamies causées par la France en Algérie, le chroniqueur de la chaîne www.aljazeera.com a expliqué que c’était la juste réponse à la bataille de Poitiers, preuve qu’eux aussi sont marqués par l’histoire française officielle. J-P Damaggio

 

Salah Guemriche, essayiste et romancier algérien, 67 ans, diplômé en ethnologie et en Sciences de l'information, vit en France depuis 1976. Publié pour la première fois par Simone de Beauvoir (Les Temps modernes, 1971), il est l'auteur d'une douzaine d'ouvrages, parmi lesquels : L'homme de la première phrase (Rivages / Noir, 2000), Un été sans juillet, Algérie 1962 (Le Cherche-Midi, 2004), Dictionnaire des mots français d'origine arabe (Seuil, 2007 ; rééd. Points, 2012) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel, (Perrin, 2010) ; Le Christ s'est arrêté à Tizi-Ouzou, essai-enquête sur les conversions en terre d'islam (Denoël, 2011) ; Alger la Blanche, Biographies d'une ville (Perrin, 2012).

Une info sur un autre livre : ICI



[1] /a vie en fleurs