Tout comme pour Cladel je ne peux m'empêcher d'en revenir à Clovis Hugues. J-P Damaggio

La Muse Rouge 20 mars 1898

1871

Le mépris de la plume et l'outrage du glaive

Glissent sur notre orgueil comme une goutte, d'eau ;

Nous nous ceignons les reins, dès que l'aube se lève :

Et nous sommes de ceux qui, croyant à leur rêve,

Jusqu'au bout du chemin porteront leur fardeau.

Qui donc a supposé que l'on nous ferait taire,

Nous qui sans remords

Regardons la terre

Où dorment les morts?

Oh t les bourreaux gantés qui font les bons apôtres

Les tueurs qui voudraient nous mettre à leur niveau

Nous n'avions pas livré Metz et Parie, nous autres

On avait fusillé quatre mille des nôtre,

Quand le sang nous monta brusquement au cerveau.

Et qui saurait le mal que nous aurions pu faire.

Nous qui sans remords

Regardons la terre

Où dorment nos morte ?

Est-ce nous qui, pour coudre un galon à nos manches

Massacrions les gens sans les avoir jugés

 Est-ce nous qui, railleurs affamés de revanches,

Avons fait dans les rangs le choix des barbes blanches ?

Est-ce nous qui jetions les blêmes insurgés

A la fosse commune, à l'éternel mystère,

Nous qui sans remords

Regardons la terre

Où dorment les morts?

Est-ce nous qui disions : « Taisez-vous, tas de gueuses ! »

Aux vierges de seize ans qu'on adossait aux murs ?

Est-ce nous qui faisions grincer les mitrailleuses,

Instrument meurtrier, formidables faucheuses

Qui traitent les vivants comme des épis mûrs ?

Est-ce nous qui trouvions la bombe salutaire,

Nous qui sans remords

Regardons la terre

Où dorment les morts ?

Avons-nous par milliers couché sous la chaux vive

Les vaincus mal tués, encor tout frémissants?

Avons- nous étouffé leur voix sourde et plaintive ?

Dans le sol gras, devant la nature attentive,

Avons-nous fait pousser vingt poteaux en deux ans ?

Avons-nous au charnier traîné le prolétaire,

Noua qui sans remords

Regardons la terre

Où dorment les morts ?

Qu'importe ? Nous irons devant nous, sans faiblesse,

Pensifs, la tête haute et la main dans la main !

Les siècles nous ont fait une auguste promesse :

Il faudra bien qu'un jour le vieux monde nous laisse

Cueillir tous les fruits d'or de l'idéal humain :

Car nous voulons venger l'amour, tuer la guerre,

Nous qui sans remords

Regardons la terre

Où dorment les morts ?

CLOVIS HUGUES