La vie vient de remettre mes pas dans mes pas d'hier et en l'occurrence je suis reparti à la rencontre de cet ami qu'il m'arriva de célébrer sur ce blog : Djemad Chérif.

Avec les moyens nouveaux d'internet je lis l'intervention de ce député communiste de Constantine en 1946 intervenant à l'Assemblée le 12 février 1948 et je découvre que les femmes musulmanes d'Algérie n'ont pas bénéficié du droit de vote des femmes françaises acquis avec retard en 1945 ! Au cours de la séance à l'Assemblée Djemad Chérif a soulevé la question et ont été rappelées les conditions de ce vote par un député qui s'insurgeait contre la démagogie communiste qui voulait le droit de vote pour TOUTES.

J'avoue que d'apprendre seulement aujourd'hui ce phénomène me reste en travers de la gorge. Je précise cependant que ce n'est pas pour aller dans le sens de ceux qui expliquent l'actualité par le colonialisme de la France, qui bien sûr n'est pas sans laisser de trace (voir la présence encore du français), mais qui ne peut pas être le prétexte pour dire n'importe quoi. D'autant que dans ce droit de vote des femmes musulmanes on assite non pas à du colonialisme, mais à une connivence entre les autorités françaises et les autorités musulmanes, qui n'ont jamais rien vu de la loi de séparation des églises et de l'Etat.

J-P Damaggio

 Assemblée nationale le 12 février 1948 : lire sur le lien l'intervention de Djemad Chérif : ICI

"Le député M. Raoul Borra. Enfin, la proposition communiste est nettement démagogique. Son article 4 donne un droit de vote aux femmes de statut musulman, tandis que le statut, à la demande de l'immense majorité des élus musulmans, dispose en son article 4 que les femmes d'origine musulmane jouissent du droit de vote, mais qu'une décision de l'Assemblée algérienne, prise dans les conditions prévues aux articles 14, 15 el 16 du statut, fixera les modalités de l'exercice du droit de vote.

Les musulmans tiennent essentiellement à déterminer eux-mêmes dans quelles conditions leurs femmes voteront. On les heurterait gravement en anticipant sur une décision importante expressément dévolue par le statut à l’Assemblée algérienne. Si l’on passait outre à leur volonté clairement exprimée, on se demande à quelle date pourraient avoir lieu les élections à l’Assemblée algérienne du fait de la révision des listes électorales imposée par le vote des femmes musulmanes."

 

 Un texte explicatif :

 1945-1958 : un million et demi de citoyennes interdites de vote ! 2 Clio. Femmes, Genre, Histoire, 1 | 1995 Daniel LEFEUVRE 1945-1958 : un million et demi de citoyennes interdites de vote ! 1 L'histoire n'est pas avare de paradoxe. C'est à Alger qu'est signée l'ordonnance du 21 avril 1944 qui accorde aux femmes françaises le droit de vote, mais c'est aussi à Alger, ou plus exactement en Algérie, que son champ d'application fut le plus restreint : si les Algériennes de souche européenne ont bénéficié des dispositions nouvelles, les Algériennes musulmanes, soit environ un million et demi de femmes, ont été privées du droit de vote. 2 Si l'ordonnance du 7 mars 1944 qui proclame « l'égalité des droits et devoirs entre Français musulmans et Français non musulmans » [Article premier] confère l'électorat aux Algériens musulmans, elle limite cette prérogative aux hommes, et dans le cadre du système de double collège. Certes, en accord avec l'ordonnance d'avril 1944, la loi du 20 septembre 19471 , portant statut organique de l'Algérie, dispose dans son article 4 que « les femmes d'origine musulmane jouissent du droit de vote  », mais précise tout aussitôt qu'une «  décision de l'Assemblée algérienne […] fixera les modalités de l'exercice du droit de vote ». Or, l'Assemblée, élue en avril 1948 et renouvelée en février 1951 et janvier-février 1954, n'a, semble-t-il, jamais abordé cette question. De ce fait, alors que le régime électoral algérien échappait à la compétence de l'Assemblée algérienne (art. 12 de la loi du 20 septembre 1947), cette inertie des élus algériens a interdit aux Algériennes musulmanes l'accès aux bureaux de vote que le législateur français leur avait pourtant ouvert, en principe du moins. 3 Aucune grande campagne, ni en Algérie, ni en métropole, ne semble, au demeurant, avoir dénoncé cette injustice, les oppositions au statut de 1947 se cristallisant sur l'existence du double collège et le truquage systématique des élections. Et c'est seulement en juillet 1958 que le général de Gaulle imposa le suffrage universel en Algérie, en établissant le vote des femmes musulmanes, qui en usèrent, pour la première fois, lors du scrutin constitutionnel. Notes 1 Journal Officiel de la République Française, n° 223, 21 septembre 1947, p. 9470. Pour citer cet article Référence électronique Daniel LEFEUVRE, « 1945-1958 : un million et demi de citoyennes interdites de vote ! », Clio. Femmes, Genre, Histoire [En ligne], 1 | 1995, mis en ligne le 01 janvier 2005, consulté le 06 mars 2016. URL : http://clio.revues.org/524 ; DOI : 10.4000/clio.524