Sur son journal Momméja a raconté (je vous en laisse goûter la philosophie) :

3 mai 1891

Très intéressante promenade dans la forêt de La Garrigue : le but est de photographier des dolmens ; le photographe est l’abbé Quillot, les guides sont MM. De Bellefon et Louis Boscus.

Première station à Aliguières et visite du village au maigre rang de tanière autour d’un « communal » immense. Une seule demeure importante, précédée d’une cour fermée par des grands murs, avec, à droite les chais et les étables à porc et de l’autre, à gauche, la grange ; au rez-de-chaussée de la maison est installée l’écurie où sont trois paires de bœufs, une vache. Un large escalier droit conduit au premier étage qui s’ouvre sur une large et haute galerie avec piliers octogonaux ; le tout bien entendu en pierre. A l’un de ces piliers, est adaptée une fort curieuse vasque double à laver les mains, dont un croquis seul peut donner l’idée. Cela fait songer, dans son intelligente naïveté, à une création du génie gothique égarée dans la révoltante bêtise de nos riches paysans. Les primitifs qui gitent au milieu de cet étrange logis ont au milieu de leur …. rudimentaire dont n’eut pas voulu un mérovingien, un coffre-fort, une cave à liqueurs et deux mauvais chromos.

Pouahah ! … Ils ont bien des centaines de milles francs et l’un des notes eut pleuré d’estime pour eux parce qu’ils amènent beaucoup d’affaires à son étude d’avoué.

Une heure de voiture à travers les grèses nous conduit en un bien curieux endroit où nous laissons notre véhicule chez de bonnes gens à l’air placide, hébété, aux visages sans accent, aux yeux morts et qui restent intimidés et humbles devant ceux même d’entre nous qu’ils connaissent bien. Le guide que nous nous étions ménagés arrive alors ; nous le chargeons de provisions, de bouteilles et plus la charge est lourde plus il est heureux et allonge sensuellement sa lippe de …. Qui ne mange pas toujours à sa faim ; c’est un braconnier que ses mauvaises chasses alternent avec les bonnes font passer des orgies de cabaret à l’hermétique pain sec à l’ail de sa pauvre demeure. Devant la maison un pli de terrain pierreux avec au fond une vingtaine de longs de sillons fraîchement tracés et dont la bonne terre fraîchement remuée tranche comme une coulée sanguine sur le gris nuancé du frau, car nous sommes au Frau de Cazals : Frau en patois se prononce Fraou. Cela-a-t-il quelque rapport avec le mot allemand qui sert à désigner une vierge, et ce désert-ci porte-t-il ce nom parce qu’aucune culture ne l’a jamais fécondé ? Simple rencontre de sons, sans doute, mais curieuse. Les gens chez qui nous avons remisé notre cheval ont cent douze hectares de ce Frau ; sur la quantité cinq ou six, dont les sillons que nous venons de voir, produisent un peu de blé. L’eau est aussi rare que la terre arable ; ils vont la puiser, à deux kilomètres de chez eux à un puits auprès duquel nous voulons déjeuner. Ce puits est un trou naturel dans le roc, un aveu au fond duquel coule une rivière souterraine. Il est pourvu d’une haute margelle et couvert d’un toit en dalles. A droite et à gauche sont deux auges en pierre, des auges longues de deux mètres et fort étroites ; à l’extrémité de ces deux auges mais un peu plus bas, deux auges parallèles s’allongent dans le même sens, et sont suivies par une autre auge un peu plus basse que la seconde. Cela fait, au flanc de ce puits deux bizarres et interminables gradins de six mètres de longueur. C’est pour abreuver les brebis – nous explique le guide – les pâtres viennent ici d’une heure de chemins à la ronde pour faire boire leurs troupeaux et tous se munissent à cet effet d’un seau de cuir. Nous n’avons pas pris pour notre part cette précaution, aussi sommes nous en grand danger de soif auprès de ce puits d’eau vie, quand le plus ingénieux de la troupe s’avise de descendre au bout de la chaîne une bouteille à demi vide jusque dans l’eau de l’aveu. Par cette méthode laborieuse nous mettons de l’eau dans notre vin ; mais le guide préfère le vin pur.

Sous sa direction nous courons la Frau d’abord, puis la forêt de La Garrigue et nous trouvons quelques restes de dolmens émergeant pour la plupart de tumulus pierreux.

On photographie, je dresse des plans sommaires. On questionne le guide ; pour sa part il n’a rien vu d’extraordinaire autour de ce vieux monument, mais nombre de gens qu’il connaît y ont aperçu des choses qui leur ont fait grand peur. Quelles choses ? Il évite de répondre. Il ne sait aucune légende, il n’a entendu parler d’aucune superstition, cet homme au vaste appétit. En revanche il est très au courant de la politique à laquelle il s’initie dans les cabarets des villages, à Bruniquel, à Montricoux, à Saint-Antonin, partant où il va vendre son gibier. Cet individu là est vraiment un civilisé.

 

 Autre note sans date :

Le premier livre que j’ai lu, celui sur lequel j’ai réellement appris à lire, c’est Robinson Crusoë ; le second c’est Don Quichotte traduit par Florian. Je crois fermement que ces deux livres ont eu la plus grande influence sur ma vie. En bien comme en mal, mais plutôt en bien ; ce sont eux qui m’ont formé, qui m’ont pétri et brassé l’esprit de si radicale manière que, après tant d’année d’intervalle, je reste une sorte de Robinson Crusoé, une sorte de Don Quichotte. Ajoutons la collection du Magason Pittoresque, le Voyage archéologique de Millin et les Mémoires de la Société des Antiquaires de France ; voilà les grandes et profondes influences que j’ai subies, à l’âge où tout s’ignore, et qui se sont le plus profondément empreintes dans mon cerveau de 12 à 16 ans.

 

 

Le dolmen du Frau a fait l'objet d'une étude sans référence à Momméja : ICI

Tout sur les dolmens du Tarn-et-Garonne : ICI