Buste_Jules_Tellier,

Article d'un auteur inconnu au sujet du buste de Jules Tellier sculpté par Bourdelle. J-P Damaggio

 

Où le mettra-t-on, ce buste? Sur une place publique? Tellier dirait : Cela est vain et stérile. Que des foules croisent distraitement, à l'angle d'une rue, la figure d'un poète qu'elles ne connurent point et ne liront jamais, qu'importe ? Où je le voudrais, ce masque de jeune homme douloureusement pensif, où lui-même eût choisi sa place s'il eut prévu que le marbre ou le bronze fixerait, un jour, le tourment de ses traits, c'est dans cette bibliothèque du Havre où il lisait à la fenêtre, « en regardant, sur la mer verte ou grise, les voiles brunes des bateaux de pêche[1] « . C'est dans ces asiles d'étude et de rêverie qu'il souhaitait que l'on mit les portraits des écrivains, afin que les lettres pussent penser longuement devant l'image du poète en lisant le poème, ce qui « serait utile et fécond » .

Combien de fois y vint-il asseoir sa songerie studieuse ?... Par un prestige singulier d'imagination, il trouvait là, entre les rayons chargés de volumes, ce que d'autres vont chercher aux champs. Nulle part il ne sentait mieux « la puissance et la bonté du printemps ». Une bouffée d'air tiède par une croisée entr'ouverte, un rayon de soleil filtré sur un livre, lui donnaient des visions de prés et de bois. Il croyait entendre expirer à la porte les bruits de la nature en travail. Il lui semblait que cette « prodigieuse force extérieure qui veut la vie » donnait l'assaut à cette nécropole qu'est toute bibliothèque. Et à cause de cela même, il y était « plus conscient de cette force divine que partout ailleurs ».

Oui, c'est là que je voudrais le voir revivre; il y a tant joui !... Je me figure que l'éclat, trop dur parfois, de son regard s'y adoucirait, que sa bouche y sourirait à jamais de ce sourire très bon qui la détendait aux minutes heureuses.

Et pourtant c'est là qu'il prit son mal, le mal d'avoir trop tôt « inventé la vie » . Il lut trop de livres et fit trop de rêves. Adolescent, il dévorait les poètes, tous les poètes, les français, depuis les symbolistes jusqu'aux trouvères, les grecs, les latins, depuis Ennius, dit quelqu'un qui le connut, jusqu'à Claudien et jusqu'à Rutilius Numantianus, avec un goût pour les raffinements maladifs et les corruptions savantes. Aussi n'eut-il point, à vrai dire, de jeunesse de cœur : « A l'âge où d'autres commencent à songer à leur cousine, il se trouva que j'avais tant rêvé, que le rêve avait comme usé mon âme. Si bien que le jour où je pus enfin posséder les objets souhaités, je n'en jouissais plus, ayant épuisé à l'avance, en les rêvant, tous les plaisirs qu'ils m'auraient pu donner ». Cette «bien-aimée», peut-être imaginaire, à qui il adresse des paroles de dureté si étrange et de tendresse si osée, le définit bien, son mal : «Ce dont vous souffrez, c'est de ne pas voir les choses » , ou de les trop voir à travers les livres. Les livres lui décolorèrent le monde, — celui-ci et l'autre. N'est-ce pas lui-même ce Tristan Noël dont il nous confie les « heures de pensées» et qui fait profession d'athéisme ? M. Paul Guigou, l'auteur de la belle préface de ses Reliques, raconte que sa foi s'éteignit « au souffle de la science moderne ». Le ciel de l'astronomie lui parut «avoir englouti les cieux promis par Jésus." Pauvre science ! faut-il lui imputer les désespoirs d'un rhéteur ennuyé, comme lui-même se nommait ?

Ayant fait dans son âme ce vide désolé, il aspira au néant. Et comme la mort était cela pour lui, il se prit à l'aimer d'amour, à la désirer, à l'appeler comme une maîtresse. Et, sur ses lèvres de poète, cet appel fut, un jour, un hymne superbe:

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O Mort, qui fais qu'un vit sans but et qu'on est las,

Et qu'on rejette au loin la coupe non goûtée,

Mort qu'on maudit d'abord et dont en ne veut pas,

Mais qu'on appelle enfin quand on l'a méditée.

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O très bonne aux vaincus et trés bonne aux vainqueurs,

Qui sur leurs fronts à tous baises leur cicatrice;

O des douleurs des corps et de celles des cœurs

La sûre guérisseuse et la consolatrice !

Puisque tant de ferveur pour toi s'élève en lui,

Qu'il veut te préférer à tout, même à l'Aimée,

Sois clémente à l'enfant qui t'invoque aujourd'hui,

Bien qu'il t'ait méconnue et qu'il t'ait blasphémée.

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On assure qu'il regretta comme impie ce cri échappé à sa souffrance. Il en craignit, pour une personne chère, la « vertu d'obsécration » . Cependant ceux qui le virent de près s'accordent à dire combien souvent dans ses conversations s'affirmait ce culte de la mort. Et ces Reliques, qui sont à peu près tout ce que l'écriture a sauvé de sa pensée, ces Reliques, où revient tant de fois le souhait du grand sommeil, ne s'encadrent-elles pas, à chaque page, comme d'une bordure de deuil ?

On eût pris parfois la torpeur profonde de son ennui pour un volontaire prélude au repos suprême. Puis, subitement, il redevenait «l'enfant fiévreux» , impatient de l'immobilité, avide d'espace. Et il voyageait avec passion. Trop rares accès, puisque nous leur devons des chefs d'œuvre. Lisez ce journal de route, De Toulouse à Girone, si alerte et si vif d'allures, avec des échappées de «joie païenne», des croquis enlevés, des vues d'histoire à la portière d'un express, et aussi, ça et là, de graves et lentes évocations, des retours de rêve, des tristesses éloquentes, et la pensée de la mort pour finir. Lisez surtout ce Nocturne tant de fois cité : « Nous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui partait de Massilia, un soir d'automne, à la tombée de la nuit.

Et cette nuit-là et la suivante, je restai seul sur le pont, tantôt écoutant gémir le vent sur la mer et songeant à des regrets, et tantôt aussi contemplant les Ilots nocturnes et me perdant en d'autres rêves.

Car c'est la mer sacrée, la mer mystérieuse où, il y a trente siècles, le subtil et malheureux Ulysse agita ses longues erreurs... »

J'ai regret à couper cette prose. Il faudrait reproduire en entier un morceau où tout se tient d'une harmonie si pleine. Ne trouvez-vous pas à cet amateur de décadence le grand rythme des classiques? Je ne sais si je m'abuse. Mais telles de ses pages me semblent de celles qui ne périssent pas. Je les vois marquées d'avance pour les anthologies. Un jour, j'imagine, on les fera apprendre aux enfants pour leur mettre dans l'oreille le son et la cadence de la phrase française.

Va-t-on mobiliser un ministre pour célébrer cet immortel, à qui peut-être le fauteuil des immortels n'eût point été offert? Dirai-je que j'en ai peur? Non, M. Poincaré — ce serait lui sans doute — vient de nous révéler, sous les verdures du Luxembourg, un personnage officiel doublé d'un élégant parleur et singulièrement délicat[2]. Mais, sans être bien loin, le Havre est tout de même trop « hors Paris ; Et puis, il ne s'agit que d'un buste. Que l'inauguration en soit simple ; qu'on l'enguirlande de fleurs de demi-deuil, en tresses fines. Surtout, répétons-le, qu'on ne le mette pas en pleine rue. Ce serait presque offenser le mort, qui demandait qu'on laissât les places publiques aux statues des politiciens.

 

Note J-PD. : Le buste réalisé par Bourdelle se trouve finalement au Musée d'art moderne du Havre



[1] Voir la préface des Reliques de Jules Tellier, par Paul Guigon.

 

[2] M. Poincaré, alors ministre de l'instruction publique, avait, quelques jours auparavant, présidé à l'inauguration du monument de Henri Murger, au jardin du Luxembourg!