voyage d'un naturaliste

A la fin de son livre, Voyage d’un naturaliste autour du monde, qui fut si considérable pour sa formation scientifique, Darwin évoque en quelques lignes, reprises ci-dessous, le cas de l’esclavage. Il y mentionne « l’illustre Humboldt » qui lui aussi a beaucoup voyagé aux Amériques un peu avant et qui a davantage étudié le cas de l’esclavage. Il fait par exemple observer qu’en Amérique du sud les femmes noires étaient beaucoup moins nombreuses, que dans la partie nord, ce qui explique un développement inégal des populations noires. Quant au sacrifice évoqué à la fin, il reste pour moi énigmatique.

Sur la question je renvoie aux travaux de Patrick Tort : ICI

Livre disponible gratuitement sur internet : ICI  J-P Damaggio

 

« Le 19 août [1836], nous quittons définitivement les côtes du Brésil, je remercie Dieu de n'avoir plus à visiter un pays à esclaves. Aujourd'hui encore, quand j'entends un cri dans le lointain, cela me rappelle qu'en passant auprès d'une maison de Pernambouc, j'entendis des gémissements ; l'idée me frappa immédiatement, et ce n'était que trop vrai, que l'on était en train de torturer un pauvre esclave, mais je comprenais en même temps qu'il m'était impossible d'intervenir. A Rio de Janeiro, je demeurais en face de la maison d'une vieille dame qui possédait des vis pour écraser les doigts de ses esclaves femmes. J'ai habité une maison où un jeune mulâtre était à chaque instant insulté, persécuté, battu, avec une rage qu'on n'emploierait pas contre l'animal le plus infime. Un jour j'ai vu un petit garçon, âgé de six ou sept ans, recevoir, avant que j'aie pu m'interposer, trois coups de manche de fouet sur la tête, parce qu'il m'avait présenté un verre qui n'était pas propre ; le père assistait à cette véritable torture, il baissait la tête sans oser rien dire. Or ces cruautés se passaient dans une colonie espagnole où, affirme-t-on, les esclaves sont mieux traités qu'ils ne le sont par les Portugais, par les Anglais ou par les autres nations européennes. J'ai vu à Rio de Janeiro un nègre, dans la force de l'âge, ne pas oser lever le bras pour détourner le coup qu'il croyait dirigé contre sa face. J'ai vu un homme, type de la bienveillance aux yeux du monde, sur le point de séparer pour toujours des hommes, des femmes et des enfants qui formaient des familles nombreuses. Je ne ferai même pas allusion aux atrocités dont j'ai entendu parler et qui n'étaient, hélas ! que trop vraies; je n'aurais même pas cité les faits que je viens de rapporter, si je n'avais vu bien des gens qui, trompés par la gaieté naturelle du nègre, parlent de l'esclavage comme d'un mal supportable. Ces gens-là n'ont ordinairement visité que les habitations des hautes classes, où les esclaves domestiques sont ordinairement bien traités ; ils n'ont pas eu comme moi l'occasion de vivre au milieu des classes inférieures. Ces gens-là, en outre, s'adressent ordinairement aux esclaves pour savoir quelle est leur condition, mais ils semblent oublier que bien insensé serait l'esclave qui ne penserait pas que sa réponse arrivera tôt ou tard aux oreilles de son maître.

On soutient, il est vrai, que l'intérêt suffit à empêcher des cruautés excessives. Or, je le demande, l'intérêt a-t-il jamais protégé nos animaux domestiques, qui, bien moins que des esclaves dégradés, ont l'occasion de provoquer la fureur de leurs maîtres ? C'est là un argument contre lequel l'illustre Humboldt a protesté avec énergie. On a souvent essayé aussi d'excuser l'esclavage en comparant la condition des esclaves à celle de nos pauvres paysans. Grande est certainement notre faute, si la misère de nos pauvres découle non pas des lois naturelles, mais de nos institutions; mais je ne peux guère comprendre quel rapport cela a avec l'esclavage; prétend-on excuser dans un pays, par exemple, l'emploi d'instruments disposés de façon à écraser le pouce des esclaves, parce que, dans un autre pays, des hommes sont sujets à de terribles maladies ? Ceux qui excusent le propriétaire d'esclaves et qui restent froids devant la position de l'esclave semblent ne s'être jamais mis à la place de ce dernier; quel terrible avenir, sans l'espoir du moindre changement! Figurez-vous quelle serait votre vie, si vous aviez toujours présente à l'esprit cette pensée, que votre femme et vos enfants ces êtres que les lois naturelles rendent chers même à l'esclave vont vous être enlevés et vendus, comme des bêtes de somme, au plus fort enchérisseur! Or ce sont des hommes qui professent un grand amour pour leur prochain, qui croient en Dieu, qui répètent tous les jours que sa volonté soit faite sur la terre, ce sont ces hommes qui excusent, que dis-je? qui accomplissent ces actes ! Mon sang bout quand je pense que nous autres Anglais, que nos descendants américains, que nous tous enfin qui nous vantons si fort de nos libertés, nous nous sommes rendus coupables d'actes semblables ! Mais j'ai tout au moins cette consolation de penser que nous avons fait, pour expier nos crimes, un sacrifice plus grand que jamais nation ait fait encore. »