Han_Ryner

A me replonger dans Beaurepaire-Froment je redécouvre plusieurs textes et je retiens celui-ci pour le blog au sujet de l'anarchiste Han Ryner. J-P Damaggio

 

8 mars 1911 Le Midi socialiste

HAN RYNER

Ce pseudonyme, d’aspect scandinave, musse un écrivain né en Provence, originaire du Roussillon par sa famille. Si Han Ryner n’a guère, l'esprit universitaire, il appartient à l'Université et ceci explique la nécessité du pseudonyme, d'autant plus que celui qui le porte exprime des idées libertaires, des opinions libérées de tout préjugé et de toute contrainte. Du reste, la consonnance du pseudonyme donne les prénoms et nom véritables.

Il y a longtemps Ryner était connu et estimé dans le monde des lettrés, mais depuis deux ou trois ans il a vraiment conquis la grande notoriété.

Son premier roman, Chair vaincue date de 1889 ; c'était un bon livre de début. En 1892, il publia Les Chants du Divorce, curieuses poésies ; et, en collaboration avec Emile Saint-Lanne, un beau volume de philosophie sociale, La Paix pour la Vie. Le roman Ce qui meurt 1893 était dans une note douce et attendrie qui, si elle prouvait un écrivain excellent, ne faisait guère prévoir l'allure forte et vigoureuse, ou révoltée, des livres qui suivirent. Celle-ci se détache dans l’intéressante Humeur inquiète (1894): elle s'affirma dans La Folie de Misère (1895) qui contenait de superbes pages de descriptions poignantes.

Cette même année 1895, Alphonse Daudet estima Han Ryner digne d'écrire avec lui la traduction qui associe la merveilleuse œuvre languedocienne du paysan Baptiste Bonnet, Vido d'Enfant (Vie d'Enfant). De ceci devait découler un incident. Daudet mourut, et la seconde partie de l’œuvre de Bonnet, Lou Gnarro (le Valet de ferme) parut, au début de 1899, accompagnée d'une traduction baillée comme d'Alphonse Daudet uniquement. Or, il se trouve que la traduction est surtout d'Han Ryner. Dans le numéro 2 des Cahiers Occitans, il protesta vigoureusement, sous le titre d'un plagiat posthume, contre la vilenie que l'on faisait exécuter à un mort. Il faut lire ces curieuses pages, documents littéraires.

Le Massacre des Amazones (1899) fut l’exécution impitoyable des innombrables bas-bleus ridicules qui infestent notre littérature; cette besogne d’assainissement était nécessaire. Malgré quelques jugements trop sévères Han Ryner rendait justice aux femmes qui montraient un talent véritable. Son livre est écrit avec un grand esprit critique.

Han Ryner réédita ensemblement ses Chants du Divorce et publia deux très beaux romans, Le Soupçon et Le Crime d’obéir. L’Homme fourmi est une curieuse fantaisie d’une lecture fort attachante. Un autre beau roman La Fille manquée parut en 1903. Vint ensuite une brochure de polémique au ton violent, Contre les Dogmes.

Les Voyages de Psychodore, philosophe cynique (1903) qui suivirent, marquent une date importante dans l'œuvre d'Han Ryner. En ce livre l’auteur révélait une conception intellectuelle nouvelle.

A cette œuvre de sereine philosophie succéda un volume -derechef à l'allure violente, ce fut le dernier : Prostitués, études critiques sur les gens de lettres d'aujourd'hui (1904). Le Sphinx rouge (1904) se classe dans la catégorie des beaux romans d'Han Ryner. Depuis, Han Ryner a donné des ouvrages, dont n'est certes point exclue la forme littéraire, mais qui sont surtout des livres de doctrine où s'est marquée, développée, dégagé, l'évolution morale partie du volume initial Les Voyages de Psychodore : Petit Manuel individualiste (1905), brochure Les Chrétiens et les Philosophes (1906), volume; Les premiers stoïciens (1906), brochure contenant une conférence donnée à l’Université Populaire du faubourg Saint-Antoine ; enfin Le Subjectivisme (1908), où se trouve définitivement formulée une doctrine morale façonnée de tout ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé dans la philosophie et la mentalité humaines.

Comme on a pu le voir par ce qui précède, Han Ryner ne fut pas toujours le haut philosophe à la large indulgence que connaissent les jeunes générations sur lesquelles il exerce, à juste titre, une maitrise marquée et d'ailleurs bienfaisante. Ceci n'est pas un reproche : c'est une constatation et outre plus un éloge, car Han Ryner a eu sans doute plus de mérite qu'un autre à se sculpter une belle effigie morale, ayant dû modifier un tempérament naturellement plutôt combatif et agressif.

En 1910 Han Ryner a publié Jusqu'à l’âme drame en deux actes, de noble conception altruiste, joué en en 1909 au Théâtre de l’Hexagramme ; et dans un même volume, Vive le Roi, hypothèse en trois actes, et Les Esclaves, vision en un acte Je suis heureux de signaler que précisément Vive le Roi vient d'être lu publiquement, il y a quelques heures à peine, à l'Odéon, le 6 mars, et que cette pièce de haute satire politique a agité l'auditoire.

Vers la fin de l'année, Han Ryner fait paraitre, Le Cinquième Evangile. A cette occasion un banquet lui fut offert, le 4 décembre, par la jeunesse littéraire, qui voulut ainsi honorer magnifiquement l'incontestable dignité de la carrière de l'écrivain. A notre époque de basses aspirations et de répugnants calculs, il est consolant de constater de pareilles manifestations mais on ne saurait s’en étonner, car l'Idée, la Pensée, surmonte, en dépit de tout, aussi bien l’argent que les vilenies sociales et politiques.

Ce Cinquième Evangile est la vie de Jésus. Incontinent, on pense inéluctablement au livre de Renan, mais l’œuvre d'Han Ryner très particulière et très personnelle, est autre chose.

Les quatre évangélistes, Marc, Jean, Luc et Mathieu ont écrit chacun leur récit, mais en ces évangiles ils représenteront un Jésus selon leur compréhension, leur tempérament et n’établirent pas le véritable évangile selon l’essence et les idées exactes de Jésus. Or, c'est cet évangile que nous donne Han Ryner dans son œuvre. Ce n'est pas comme un historien ou un romancier qu’il façonne une vie de Jésus ; mais il archive, comme un apôtre, les faits et les manifestations de la vie du Nazaréen, en les interprétant à leur simple point de vue humain et naturel. Ce n'est donc pas un dieu qu’il remine en Jésus, mais un homme, un être humain sublime par l'esprit et le cœur, et dont la supériorité intellectuelle et morale ne l’empêche pas de subir, ainsi qu'il arrive en pareil à tout homme, les heurts, les peines, les dérisions, les chagrins de la réalité, de la vie, des contingences sociales, d'en souffrir peut-être davantage. Et cette figure humaine de Jésus est de la sorte autrement émouvante et touchante que son allure divine et supérieure à l'humanité, de la légende chrétienne.

Dans le livre d'Han Ryber passe parfois le grand désenchantement, le vain et le vide de la vie, avec cet espoir invincible et éternel de l'humanité. Les symboles, les images admirables y sont fréquentes :

« Or, l'inquiétude de la terre fait des saisons diverses, tantôt trop chaudes, tantôt trop froides. Mais l'inquiétude de la terre ne trouvera jamais la tiédeur qui continue et le printemps qui ne se fane point. L’inquiétude de l    a vie cherche la vie éternelle et la joie durable, et elle ne les trouvera point. »

Jésus fut un anarchiste. L'anarchie n'a rien à voir avec ce que pense le vulgaire : désordres, violences, bombes. Elle est, au contraire, la plus haute doctrine de morale et d’harmonie humaine et sociale c'est-à-dire que la conduite de l'être lui-même et ses relations avec ses frères humains ne relèvent d'aucune obligation divine et légale, mais sont beaucoup plus impérieusement et rigoureusement régies par sa seule conscience. Elle lui commande, en toute circonstance, une attitude, des actes nobles, bons, généreux, et celui qui réaliserait parfaitement la doctrine anarchique serait un saint bien plus haut et admirable que les saints de l'église.

Voici encore un passage caractéristique de Han Ryner.

« Jésus lui répondit : Méprisez et haïssez le prêtre, mais non point l'homme. Et, si vous le pouvez, réveillez l'homme dans le prêtre, afin qu'il n'y ait plus de prêtres.

Méprisez et haïssez, le juge ou le soldat, mais non point l'homme. Et, si vous le pouvez, réveillez l’homme dans le juge et dans le soldat, afin qu'il n'y ait plus de soldats et qu'il n'y ait plus ne juges.

Méprisez et haïssez le riche, mais non point l'homme. Et, si vous le pouvez, réveillez l'homme dans le riche, afin qu'il n'y ait plus de riches et qu'il n'y ait plus de pauvres.

Méprisez et détestez la Loi, parce qu'elle est une servitude sur l'homme, et qu'elle vous fait esclave du riche, du prêtre, du juge et du soldat ; et qu'elle fait le prêtre, le juge, le soldat et le riche, esclaves de sa folie. »

 

Le Cinquième Evangile d'Han Ryner est en train d'obtenir un beau et durable succès. C'est une observation réconfortante. Il est remarquable qu'a notre époque où déborda une littérature de petits livres amusants ou graveleux, ou même d'allure sérieuse, consacrés à l’amour, à l'adultère, aux passions, aux vices humaine, et auxquels trop souvent le talent ne donne pas de l'intérêt,- un ouvrage de ton si différent comme le Cinquième Evangile, d'une note plutôt sévère, d’une grandeur biblique, ne soit pas non seulement passé inaperçu, mais trace un sûr sillon dans la foule. De BEAUREPAIRE-FROMENT