pétrement dib quichotte

Parmi les spectacles du Off d’Avignon, nous avons noté avec Marie-France celui de Jean Pétrement : Don Quichotte. Il est annoncé comme étant une adaptation. Nous avions été marqués par le précédent spectacle de ce metteur en scène, toujours joué depuis 2009, Proudhon modèle Courbet, et nous étions curieux du travail qui avait pu être réalisé autour de l’œuvre de Cervantès portée par un texte si riche donc difficile à mettre en scène.

Dès le début de la pièce on assiste à un face à face entre Don Quichotte et les Inquisiteurs clairement indentifiables aux Islamistes d’aujourd’hui. Si bien qu’à la fin Don Quichotte meurt sous les coups des Inquisiteurs en question.

En tant que personnage errant, Don Quichotte est un suspect idéal pour l’Inquisition car comme tout « voyageur » il n’est pas tenu d’assister à la messe et échappe ainsi à toute surveillance. Mais ceci étant quelle place est faite à la dite Inquisition dans le livre ? Grâce aux moyens modernes de recherche je constate, trois présences de la dite institution dans les deux tomes.

 Premier cas :

L’Inquisition apparait à la fin du Tome I, au chapitre 61 qui se termine ainsi : « Nous restâmes six jours à Velez, au bout desquels le renégat, ayant fait dresser une enquête, se rendit à Grenade pour rentrer, par le moyen de la sainte Inquisition, dans le saint giron de l’Église. Les autres chrétiens délivrés s’en allèrent chacun où il leur plut. Nous restâmes seuls, Zoraïde et moi, n’ayant que les écus qu’elle devait à la courtoisie du capitaine français. »

 Deuxième cas :

Au chapitre 41 du tome II nous lisons :

« En ce moment, on leur chauffait la figure avec des étoupes faciles à enflammer et à éteindre, qu’on leur présentait de loin au bout d’un long roseau. Sancho ressentit le premier la chaleur. « Que je sois pendu, s’écria-t-il, si nous ne sommes arrivés dans le pays du feu, ou du moins bien près, car une partie de ma barbe est déjà roussie ; et j’ai bien envie, seigneur, de me découvrir les yeux pour voir où nous sommes. – N’en fais rien, répondit don Quichotte, et rappelle-toi la véritable histoire du licencié Torralva, que les diables emportèrent à toute volée au milieu des airs, à cheval sur un bâton et les yeux fermés. En douze heures, il arriva à Rome, descendit à la tour de Nona, qui est une rue de la ville, assista à l’assaut, vit tout le désastre et la mort du connétable de Bourbon ; puis, le lendemain matin, il était de retour à Madrid, où il rendit compte de tout ce qu’il avait vu. Ce Torralva raconta aussi que, pendant qu’il traversait les airs, le diable lui ordonna d’ouvrir les yeux, qu’il les ouvrit et se trouva si près, à ce qu’il lui sembla, du corps de la lune, qu’il aurait pu la prendre avec la main, mais qu’il n’osa pas regarder la terre, de crainte que la tête ne lui tournât.

En note nous apprenons : « Le docteur Eugénio Torralva fut condamné à mort, comme sorcier, par l’inquisition, et exécuté le 6 mai 1531. Son procès avait commencé le 10 janvier 1528. On a trouvé, dans les manuscrits de la bibliothèque royale de Madrid, la plupart de ses déclarations, recueillies pendant le procès. Voici, en abrégé, celle à laquelle Cervantès fait allusion : « Demande lui ayant été faite si ledit esprit Zaquiel l’avait transporté corporellement en quelque endroit, et de quelle manière il l’emportait, il répondit : Étant à Valladolid au mois de mai précédent (de l’année 1527), ledit Zaquiel m’ayant vu et m’ayant dit comment à cette heure Rome était prise d’assaut et saccagée, je l’ai dit à quelques personnes, et l’empereur (Charles Quint) le sut lui-même, mais ne voulut pas le croire. Et, la nuit suivante, voyant qu’on n’en croyait rien, l’esprit me persuada de m’en aller avec lui, disant qu’il me mènerait à Rome, et me ramènerait la nuit même. Ainsi fut fait : nous partîmes tous deux à quatre heures du soir, après être allés, en nous promenant, hors de Valladolid. Étant dehors, ledit esprit me dit : No haber paura ; fidate de me, que yo te prometo que no tendras ningun desplacer ; per tanto piglia aquesto in mano (ce jargon, moitié italien, moitié espagnol, signifie : N’aie pas peur, aie confiance en moi ; je te promets que tu n’auras aucun déplaisir. Ainsi donc, prends cela à la main) ; et il me sembla que, quand je le pris à la main, c’était un bâton noueux. Et l’esprit me dit : Cierra ochi (ferme les yeux) ; et, quand je les ouvris, il me parut que j’étais si près de la mer que je pouvais la prendre avec la main. Ensuite il me parut, quand j’ouvris les yeux, voir une grande obscurité, comme une nuée, et ensuite un éclair qui me fit grande peur. Et l’esprit me dit : Noli timere, bestia fiera (n’aie pas peur, bête féroce), ce que je fis ; et quand je revins à moi, au bout d’une demi-heure, je me trouvai à Rome, par terre. Et l’esprit me demanda : Dove pensate que state adesso ? (où pensez-vous être à présent ?) Et je lui dis que j’étais dans la rue de la Tour de Nona, et j’y entendis sonner cinq heures du soir à l’horloge du château Saint-Ange. Et nous allâmes tous deux, nous promenant et causant, jusqu’à la tour Saint-Ginian, où demeurait l’évêque allemand Copis, et je vis saccager plusieurs maisons, et je vis tout ce qui se passait à Rome. De là, je revins de la même manière, et dans l’espace d’une heure et demie, jusqu’à Valladolid, où il me ramena à mon logis, qui est près du monastère de San Benito, etc. »

 Troisième cas :

Une autre étrange mention de l’Inquisition apparaît au chapitre 62 du Tome II, Qui traite de l’aventure de la tête enchantée, ainsi que d’autres enfantillages que l’on ne peut s’empêcher de conter :

« Cid Hamet ajoute que cette merveilleuse machine dura dix à douze jours ; mais la nouvelle s’étant répandue dans la ville que don Antonio avait chez lui une tête enchantée qui répondait à toutes les questions qui lui étaient faites, ce gentilhomme craignit que le bruit n’en vînt aux oreilles des vigilantes sentinelles de notre foi. Il alla déclarer la chose à messieurs les inquisiteurs, qui lui commandèrent de démonter la figure et n’en plus faire usage, crainte que le vulgaire ignorant ne se scandalisât. Mais, dans l’opinion de don Quichotte et de Sancho Panza, la tête resta pour enchantée, répondeuse et raisonneuse, plus à la satisfaction de don Quichotte que de Sancho. »

 Conclusion

Il faudrait replacer ces citations dans les contextes du livre, livre dont il n’est pas inutile ici de rappeler que Cervantès précise dès le début qu’il a été écrit par un Morisque, Cid Hamet Ben-Engeli, historien arabe, un point qui est évoqué à la fin de la pièce de théâtre ce qui fait sursauter l’Inquisiteur-islamiste (présent dans la dernière citation ci-dessus).

Avec 9 acteurs, presque deux heures de temps, l’adaptation théâtrale est audacieuse. Portée par une interprétation émouvante des personnages Don Quichotte et Sancho, elle ouvre la voie à des réflexions nombreuses qui comme pour Proudhon et Courbet mettent en lumière les contradictions de l’histoire. Pour Proudhon-Courbet il s’agissait de mesurer comment deux révolutionnaires pouvaient s’opposer sur leurs conceptions des femmes. Et finalement le Don Quichotte revient sur le sujet sous un autre angle. L’œuvre de Cervantès reste inépuisable. J-P Damaggio