On croit découvrir un article d’actualité de Campagnac mais celui-ci ne déroge pas à ses habitudes : c’est l’historien qui parle, l’historien qui a puisé ses sources là où il a vécu pour mieux parler du temps présent.

Pendant la guerre 14-18 Campagnac était à Massevaux en conséquence il a pu y connaître le cas de ce premier ambassadeur français aux USA en 1778.

On reconnaît le souci d’un homme attentif à la Révolution française vue au plus près des réalités. Et cet article est en lien avec celui sur la politique étrangère selon Robespierre. Mais qui a étudié le cas de Maximilien sous cet angle ? J-P Damaggio

 

Le Monde Illustré 31 juillet 1920

LES CANDIDATS A LA PRÉSIDENCE DES ÉTATS-UNIS

Prochainement un nouveau Président prendra en mains les destinées des Etats Unis. Qui succédera à M. Wilson dans cette lourde tache ? Deux candidats sont en présence: M. James Cox, gouverneur de l'Ohio, appuyé par les démocrates et le sénateur G. Harding, soutenu par les républicains. De la nomination de l'un ou de l'autre va dépendre l'orientation générale de la politique mondiale.

Les deux candidats sont également des amis de la France ; M. Cox, s'il était élu, continuerait la même politique que M. Wilson et se ferait le champion résolu de l'honneur de la nation américaine et d'une paix sûre pour le monde.

Quelle que soit la réponse du Congrès nous ne saurions rester indifférents au choix que feront nos alliés.

Tant de liens d'amitié et d'intérêts nous unissent à la terre que Lafayette et Rochambeau défendirent de leur épée à la fin du XVIIIème siècle !

C'est avec juste raison que la mémoire de ces deux hommes a été fêtée au cours de la guerre mondiale. Mais en célébrant leurs mérites, n'a-t-on pas été injuste envers d'autres bons serviteurs de la cause franco-américaine, dont nul ne rappela les éclatants services ?

Ainsi de tous les orateurs officiels qui glorifièrent les souvenirs de la première alliance, quel est celui qui nomma Conrad Alexandre Gérard, premier ambassadeur de France à Philadelphie ? Le rôle joué par celui-ci est pourtant de premier plan.

Gérard est Alsacien. Fils du secrétaire général du comte de Rothembourg, il naquit le 12 décembre 1729, à Massevaux dans la pittoresque petite ville, qui fut au cours de la guerre la capitale administrative du premier coin d'Alsace reconquis par nos soldats. Après avoir été élève des Jésuites de Colmar et avoir fait ses études de droit à Strasbourg il entra dans la diplomatie. Recommandé à Choïseul il fut successivement chargé d'affaires à Mannheim, à Londres, à Vienne, puis nommé, en juillet 1766, commis aux Affaires étrangères avec le titre de Secrétaire du Conseil d'Etat.

En 1774 Vergennes devient ministre des Affaires étrangères. Il trouve en Conrad-Alexandre Gérard un précieux auxiliaire qui prit une part prépondérante aux préliminaires de l'alliance entre la France et les colonies anglaises révoltées. Durant son séjour à Paris, Franklin est en rapports constants avec Gérard dont il aime la politique adroite et énergique. Aussi lorsque le 6 février 1778, la convention d'amitié ayant été signée, il devient nécessaire d'avoir un ambassadeur au pays des insurgents, c'est naturellement Conrad-Alexandre Gérard que Vergennes choisit.

Le roi lui a conféré le titre de comte de Munster. C'est sous ce nom qu'il s'embarque sur le Languedoc, un des vaisseaux de l'escadre du comte d'Estaing qui fait voile vers les Amériques en 1778.

Le 22 juillet Gérard est reçu avec le plus grand enthousiasme à Philadelphie. Pendant plus d'une année, il reste à son poste « renseignant exactement la France sur la situation des Etats-Unis, hâtant l'arrivée des secours français, calmant l'impatience des uns, raffermissant la volonté des autres, très souple, très adroit, s'attirant la sympathie générale ». C'est au cours d'un banquet organisé en son honneur que, pour la première fois sont prononcées les paroles qui engageront l'avenir : «Vous êtes venus à notre secours, s'écrie un député américain, nous irons quand vous voudrez au vôtre ! ».

A Philadelphie, Gérard joue un rôle de premier plan, il devient le guide du Congrès, son salon est comme une sorte d'assemblées latérales, où nos amis viennent chercher des conseils, ou nos ennemis viennent discuter avec le représentant de la France.

Mais la tâche était lourde pour ce diplomate qui devait agir seul et ne pouvait avoir recours aux câblogrammes pour demander conseil à son gouvernement.

De plus le climat était funeste à sa santé, si bien qu'au mois de septembre 1779 Gérard dût rentrer en France.

Avant son départ le Congrès lui demanda l'autorisation de faire exécuter son portrait. Cette image devait rappeler « avec quelle constance, capacité et zèle, avant aussi bien que depuis le traité avec la France, il avait contribué à la consolidation de l'alliance et à la prospérité des deux nations. Et il se trouve que, fidèles à la parole donnée, les fils des compagnons de Washington sont venus, cent quarante deux ans plus tard, combattre sur notre sol pour que soit rendue à la France la terre d'Alsace, patrie de Conrad-Alexandre Gérard.

Edmond CAMPAGNAC.