Voici une autre face d'Edmond Campagnac en chroniqueur du journal Le Matin. Au moment où Le Corbusier est célébré cet article prend un goût particulier surtout si on note que le livre présenté est de Marie Dormoy. J-P Damaggio

P.S. Le buste de l'architecte Auguste Perret, amant de Marie Dormoy a été réalisé par... Bourdelle.

 Le Matin 3 avril 1938, L'architecture moderne

Après nous avoir initié aux beautés de la poésie de Michel-Ange, Marie Dormoy nous initie aujourd'hui, aux secrets de l'architecture (i).Dans un livre magnifiquement illustré de croquis et de reproductions, elle nous montre la continuité du génie français à travers les âges. Chaque époque a eu sans doute son mode de construction propre, mais à travers les diverses techniques, nous trouvons toujours le génie français poursuivant sa route, avec son esprit d'invention sans cesse renouvelé. La France qui possède les plus belles carrières a créé l'architecture de pierre, de même que les Egyptiens ont créé l'architecture de granit et les Grecs l'architecture de marbre. Cette architecture a connu son apogée à l'époque des cathédrales médiévales lorsque notre sol se couvrit de ces richesses incomparables que sont les cathédrales de Chartres, de Paris, de Reims, d'Amiens, de Bourges, de Strasbourg. Il advint par la suite que les influences extérieures, telle que l'influence italienne, vinrent combattre la spontanéité du génie français, mais celui-ci sut toujours retrouver à certaines heures sa force et son originalité. De nos jours, en s'adaptant, aux besoins modernes, n'a-t-il pas prouvé de quelle souplesse il était capable ? Dans l'architecture moderne nous voyons apparaître deux faits nouveaux l'utilisation de matériaux inconnus des vieux tailleurs de pierre et les destinations nouvelles données aux constructions. La pierre et la brique sont abandonnées pour le fer et le ciment armé. Aujourd'hui le fer règne en maître avec ses poutres qui franchissent l'espace en portées immenses et encore plus hardi le ciment armé surpasse les possibilités constructives du fer puisqu'il nous donne nous seulement des fermes de très longue portée, mais aussi des voûtes plus audacieuses que les nefs de nos cathédrales. Ces matériaux nouveaux répondent aux besoins modernes. Il ne s'agit plus aujourd'hui de construire pour un roi des palais inconfortables ou un mausolée pour un pharaon mais il faut édifier dans la fièvre des décisions et des attentes de vastes cités ouvrières, des halls pour grandes gares, portes ouvertes vers des destinations lointaines, des autostrades, des garages pour autos, des hangars pour avions, des grands magasins aux larges coupoles. Nous assistons à un véritable essor de la construction moderne et dans cette fièvre constructive nous retrouvons l'éternel duel qui présida à toutes nos créations artistiques, duel entre la tradition classique et le modernisme, entre le mode de construction qui dérive d'un type idéal et celui qui s'inspire des ressources et des besoins. Marie Dormoy a très bien marqué les tendances qui partagent à l'heure actuelle l'architecture française. Tout d'abord l'architecture académique qui, tout en se servant des moyens techniques nouveaux les dissimule sous des pastiches de monuments anciens. C est cette architecture académique qui a construit le plus grand nombre des bâtiments d'Etat édifiés au cours de ces dernières années, notamment le Cercle militaire et l'Institut d'art et d'archéologie. Plus hardie, l'architecture traditionaliste renoue avec les grandes époques de l'architecture française en employant les nouveaux matériaux, en les employant de manière apparente, en subordonnant la construction à la destination. L'architecture traditionaliste a pour chef Auguste Perret. « La tradition, dit-il, c'est de faire ce que feraient nos grands ancêtres s'ils étaient à notre place ». Employant pour la première fois le béton armé à des fins architecturales, Perret fut le promoteur du renouveau de l'architecture française.

Plus intransigeant, Le Corbusier combat l'ornement. Chef de l'école moderniste, Le Corbusier s'est révélé au public grâce à la publication de son livre Vers une architecture, violent réquisitoire contre le pastiche, la copie, l'inintelligence dans l'emploi des moyens techniques. Avec une implacable logique, Le Corbusier va jusqu'à la dissimulation de la construction, obtenant par des enduits ces grandes surfaces nues qui sont la principale caractéristique de ses œuvres. A quoi bon laisser voir comment l'édifice est construit, ne suffit-il pas qu'il corresponde aux besoins avec des proportions agréables ?

Et la physionomie de nos cités se modifie peu à peu. Désormais, nous voyons régner l'angle droit, sans décoration adventice, l'architecture étant stoïquement soumise à la stricte logique des besoins et dans certains édifices les étages se superposent en retraits successifs, chacun précédé d'une terrasse découverte. « C'est le pittoresque exactement opposé à celui du XVe siècle, dont les logis s'avançaient l'un vers l'autre avec bonhomie pour se garantir des froids de l'hiver et des soleils de l'été. Moins de bonhomie peut-être, mais abondance d'air et de lumière. Et ceci ne vaut-il pas mieux cela ?

Edmond Campagnac

1) Marie Dormoy L'architecture française, Editions de l'Architecture d'aujourd'hui

 Note : Sur Marie Dormoy (Babelio)

Nationalité : France Né(e) le : 03/11/1886Mort(e) : 1974Biographie : 

Marie Dormoy est une spécialiste de littérature française, critique d'art. Femme libre et curieuse de tout, elle a vécu dans l’ombre d’hommes célèbres. Elle est surtout connue par Paul Léautaud (1872-1956) dont elle fut la maîtresse, un peu moins pour avoir été celle d’André Suarès (1868-1948) ou d’Auguste Perret (1874-1954), ce maître de l’architecture française qui inaugura l’ère du béton armé. En 1921, elle a trente-cinq ans, Auguste Perret quarante-sept, l’architecte n’a pas encore acquis la notoriété internationale qui sera bientôt la sienne, malgré la construction du théâtre des Champs-Elysées en 1913. C’est dans l’atelier de Bourdelle - qui a collaboré avec Perret pour le théâtre des Champs-Elysées - qu’ils se rencontrent au cours d’une séance où Auguste Perret pose pour un buste. De cette première rencontre va naître une correspondance professionnelle, puis amoureuse, qui va s’échelonner de 1922 à 1953, jusqu’à la mort de l’architecte. La relation entre Paul Léautaud et Marie Dormoy, alias "M.D", conservateur à la bibliothèque Jacques-Doucet à l'époque, commence en 1933. Elle fut sa maitresse, puis l'amie, la dactylographe, son exécutrice testamentaire, sa légataire universelle et, surtout, s'est chargée de l'énorme chantier de la publication du "Journal littéraire" de Léautaud, véritable monument sur la vie des lettres de 1893 à 1956. Lorsqu'il paraîtra, entre 1954 et 1964, ce Journal représentera 19 volumes et 6000 pages. Quand commença de paraître, en 1954, le "Journal littéraire", tout ce qui relevait des relations érotiques de l'auteur fut retiré pour former, en marge, un "Journal particulier" (1933-1939). En 2012 est paru "Le Journal particulier, 1935" publié chez l'éditeur historique de Léautaud, le Mercure de France, maison pour laquelle il travailla durant plus de trois décennies. L'année 1935 est tout acquise à Marie Dormoy.