Voici la traduction par Monique Pettiti du texte donné en italien ICI. JPD

 Comment manger en avion ?

Lors d’un voyage en avion il y a quelques années (Amsterdam aller/retour), j’ai pris deux cravates Brooks Brothers, deux chemises Burberry, deux paires de pantalons Bardelli, une veste de tweed achetée à brond Street et un gilet krizia.

En fait les vols internationaux ont pour habitude de servir le repas. Mais on sait que le fauteuil est étroit, la tablette tout autant et que l’avion parfois tangue. En plus, les serviettes des avions sont minuscules et laissent le ventre découvert si on les enfile au cou, et la poitrine si on les pose sur le bas ventre. Le bons sens voudrait qu’on offre une alimentation bonne et compacte. Ce n’est pas nécessaire de donner des comprimés d’Enervit. Les aliments compacts sont la côtelette à la milanaise, la viande grillée, le fromage, les frites et le poulet rôti. Les mauvais repas sont les spaghettis à la pummarola’n coppa, les aubergines au parmesan, les pizzas à peine sorties du four, le potage dans une tasse sans poignée.

 Maintenant, le menu typique d’un avion se compose de viande très cuite noyée dans une sauce marron, de généreuses portions de tomates, légumes hachés fins et macérés dans le vin, riz et petits pois au jus. Il est connu que les petits pois sont des objets inattrapables – et voilà pourquoi aucun des grands chefs sont capables de faire des petits pois farcis - spécialement si on s’obstine, comme l’impose l’étiquette, à les manger avec la fourchette et non avec la cuillère. Ne me dites pas que les chinois sont pires parce que, je vous l’assure, il est plus facile d’attraper un petit pois avec les baguettes que de l’enfiler avec la fourchette. Il est même inutile d’objecter que les petits pois ne s’enfilent pas mais se recueillent avec les fourchettes, parce que les fourchettes sont toujours créées dans le seul but de faire tomber les petits pois qui font semblant de se rassembler.

 Il faut rajouter que les petits pois, en avion, sont régulièrement servis quand l’aéronef entre dans une turbulence et le capitaine recommande d’attacher la ceinture. Par conséquent, de ce complexe calcul ergonomique, donc, les petits pois n’ont que deux alternatives : ou bien ils se faufilent dans le cou ou bien dans la braguette.

 Comme enseigné par les conteurs anciens, pour empêcher un renard de boire dans un verre, il faut que le verre soit haut et mince. Les verres des avions sont bas, évasés, pratiquement semblables à un bassin. Il est évident que n’importe quel liquide en déborde, par loi physique, même sans turbulence. Le pain n’est pas une baguette française, qu’il faut croquer avec les dents même quand elle est fraîche, mais plutôt une sorte de semoule qui, à peine saisie, explose dans un nuage de poussière très fine. Suivant le principe de Lavoisier, cette poussière disparaît seulement en apparence : à l’arrivée, on découvrira qu’elle est allée s’accumuler entièrement sous le fauteuil, réussissant à s’agglutiner aux pantalons, jusque dans le dos. Le dessert, qui tend à ressembler à une meringue, s’agglutine avec le pain, ou bien il colle immédiatement sur les doigts, quand la serviette est désormais trempée de sauce tomate et est inutilisable.

Il reste, c’est vrai, la serviette rafraîchissante : mais celle-ci est introuvable dans les sachets de sel, de poivre et de sucre, et donc, après avoir mis le sucre dans la salade, la serviette rafraîchissante a déjà fini dans le café, lequel est servi brûlant dans une tasse de matière termoconductrice pleine à ras-bord, de façon à ce qu’elle puisse s’échapper des mains brûlées et se mélanger avec la sauce, maintenant coagulée à la ceinture. Dans la classe affaires, le café est renversé sur le bas ventre directement par l’hôtesse qui s’excuse en espéranto.

Le fournisseur d’une compagnie aérienne est certainement recruté parmi ces experts hôteliers qui adoptent le seul type de bouilloire qui, plutôt que de verser le café dans la tasse, en répand quatre vingt pour cent sur le drap. Mais pourquoi ? L’hypothèse plus vraisemblable est qu’on veut donner aux voyageurs l’impression de luxe, et on suppose que ces derniers connaissent les films d’Hollywood, où Néron boit toujours dans des coupes extrêmement larges qui lui barbouillent la barbe et le manteau, et les seigneurs féodaux rongent des cuisses qui répandent du jus sur la chemise lacée, tandis qu’ils embrassent une courtisane.

 Mais pourquoi alors en première classe, où la place est spacieuse, servent-ils des mets compacts comme des pâtés de caviar russe sur toast beurré, du saumon fumé et des tranches de homard à l’huile et au citron ? Peut-être parce que dans les films de Luchino Visconti, les aristocrates nazis disent : “fusillez-le” pendant qu’ils avalent un simple grain de raisin ?

(1987) Umberto Eco