jane poupelet

Campagnac fut longtemps critique d'art au jouçrnal Le Matin. Ici il parle des femmes sculpteurs et cite bien sûr Camille Claudel. Mais il évoque Jane Poupelet qui s'est is à sculpter des animaux car après la guerre 14-18 elle ne pouvait plus sculpter des visages humains. J-P Damaggio

Le Matin 8 avril 1934

FEMMES SCULPTEURS

Il est coutume de représenter la sculpture sous les traits d'une jeune femme au maintien grave, tenant un maillet et un ciseau. Et pourtant, au cours des siècles, les femmes paraissent s'être détournées du dur métier qu'est celui du tailleur de pierre. Sans doute prononce-t-on pour le moyen âge le nom de Sabine de Steinbach, fille de Jean de Steinbach, architecte de la cathédrale de Strasbourg : c'est elle qui aurait exécuté, dans la cathédrale même, la statue glorifiant les mérites de son père mais, pour certains, le nom de Sabine de Steinbach, comme celui de Clémence Isaure, ne serait qu'un symbole.

Plus près de nous, au commencement du XIXe siècle, Félicie de Fauveau se donna avec ardeur à la sculpture et un monument consacré à Dante reste un témoin de son tempérament compliqué. Mais dans la vie de Félicie de Fauveau l'art n'est qu'une aventure où elle apporta toute sa fougue de légitimiste vendéenne.

C'est seulement à la fin du XIXe siècle et au début du XXe qu'en sculpture comme en peinture, la femme affirme sa maîtrise. Comment ne pas prononcer le nom de Camille Claudel dont le grand Rodin aimait fort l'originalité ?

« Après elle, une autre femme allait employer le langage des formes avec un mâle accent. » C'est en ces termes que le critique Henri Martinie annonce la venue de Jane Poupelet, celle devant laquelle les sculpteurs s'inclinèrent comme s'étaient inclinés les peintres de leur génération devant Berthe Morizot et Marie Laurencin.

C'est avec la gravité d'un sacerdoce que Jane Poupelet a accompli sa tâche d'artiste. A propos de son œuvre, l'art dorien a été évoqué : il y a en effet, de la gravité dorienne dans cet art volontaire où rien n'est laissé au hasard. Cette femme, qu'elle ait portraituré des êtres humains ou des animaux, a su traduire la plénitude des formes mais son art sévère a exigé d'incessants efforts, Jane Poupelet corrigeant et retouchant sans cesse ses essais, ses travaux, comme s'il lui semblait qu'elle ne pourrait jamais traduire avec assez de vérité son rêve intérieur.

Jane Poupelet restera comme un des sculpteurs ayant le mieux exprimé la ligne harmonieuse du corps féminin : elle a atteint au chef-d'œuvre dans son Imploration dont les bras levés en signe de prière semble l'appel, venu du fond des siècles, de toute une humanité douloureuse implorant la clémence divine et c'est cette même artiste, dont la gravité nous émeut, qui donnera toute son affection aux humbles bêtes de la ferme. Après Pompon, elle reprendra la tradition des sculpteurs égyptiens, elle fera vivre des chats, des coqs, des oies, des poules, des canards, son Anon aura la pétulance de la jeune bête qui va s'élancer dans la prairie et les naseaux frémissants de sa Vache qui marche nous montreront tout ce qu'il peut y avoir de puissance de vie dans l'œuvre de cette artiste.

Selon Rodin « l'artiste digne de ce nom scrute l'esprit replié de l'animal, ébauche de sentiments et de pensées, sourde intelligence, rudiments de tendresse, il perçoit toute l'humble vie morale de la bête dans ses regards et dans ses mouvements. » Poupelet est donc une artiste digne de ce nom. Mais il est une autre femme sculpteur qui, elle aussi, a compris avec une admirable intuition féminine tout ce qu'il y a d'intelligence et de rudiments de tendresse dans l'âme de la bête : j'ai nommé Berthe Martinie. Elle aussi a su se pencher sur les animaux les plus divers et comprendre leur pensée avec le mouvement de leur corps et l'expression de leurs regards. Travaillant à une époque où il était de mode de faire des animaux dans le même style que celui de Pompon, Berthe Martinie a su garder sa complète originalité. Son talent est moins grave que celui de Jane Poupelet, sa nature, est sans doute plus primesautière, aussi ses préférences vont-elles aux bêtes en mouvement. C'est ainsi qu'elle dresse audacieusement sur un socle un poulain plein de vie dans un mouvement des plus impétueux.

Jane Poupelet, Berthe Martinie ont maitrisé la matière : Emilie Maliver, elle aussi, s'est attaquée à la pierre avec une vaillance peu commune. Poète, elle chante la peine des hommes. En de nobles attitudes, elle nous traduit la joie et la douleur humaines, la tendresse maternelle et la tendresse de l'amante d'une main toujours sûre, elle équilibre ses volumes dans des formes architecturales pleines d'harmonie. La leçon de Bourdelle n'a pas été oubliée. « En matière d'art, déclare Théophile Silvestre, quiconque ne sent pas profondément la vie, le mouvement et le caractère de la nature sera toujours un aveugle-né. » Ce reproche ne saurait être adressé à Emilie Maliver, pas plus qu'à Berthe Martinie et à Jane Poupelet. J'ai rapproché ces trois noms ils méritaient de l'être, puisque, de leurs frêles mains ces trois magiciennes ont métamorphosé la matière. Edmond Campagnac