Paul-Gauguin-9307741-2-402

Le Matin 11 mars 1934

La vie inquiète de Paul Gauguin

La Gazette des beaux-arts, continuant la série de ses intéressantes rétrospectives, consacre sa nouvelle exposition à Paul Gauguin et à ses amis. Ce sont les peintres de l'école de Pont-Aven qui sont aujourd'hui groupés autour de leur dieu Paul Gauguin. A côté du maître, surtout représenté par des toiles de Bretagne, nous trouvons les théoriciens du groupe : Sérusier et Maurice Dénis et aussi Louis Anquetin, Emile Bernard, Pierre Bonnard, Meyer de Haan, Roussel et Schuffenecker, c'est-à-dire tous ceux qui, aux environs de1885, voulurent réagir contre l'impressionnisme et redonner à la peinture la solidité de la construction.

C'est une figure étrange que celle de Paul Gauguin. Il a mené une existence qui peut être comparée à celle du poète maudit Arthur Rimbaud. Arthur Rimbaud et Paul Gauguin sont deux génies poétiques. Rimbaud, l'auteur du Bateau ivre, s'adonne tout jeune à la poésie et, tout jeune, produit dans un merveilleux flamboiement des chefs-d'œuvre qui ont illuminé la littérature française mais, semblable à celle d'un feu de la Saint-Jean, sa flamme est de courte durée ; à peine âgé de 20 ans Arthur Rimbaud abandonne la scène littéraire pour devenir une sorte d'aventurier, soldat à Java, trafiquant en Abyssinie.

La vie de Gauguin est d'un parallélisme à rebours. Fils d'une mère péruvienne, tout jeune il a vécu en Amérique, puis, rentré en France, il a connu la vie facile d'un bourgeois bien renté. Ce révolté vit tout d'abord de la finance durant onze ans, il déploie des qualités qui lui valent une situation brillante à la Bourse, il spécule avec chance et se voit bientôt à la tête d'une véritable fortune. Mais le démon de la peinture le gagne, il essaie de peindre tout en continuant son métier de liquidateur; mais il étouffe dans son existence dorée et, en janvier dans une crise décisive, il abandonne situation, fortune et famille aussi.

En 1885 il s'installe à Pont-Aven ; il dira plus tard qu'en se rendant en Bretagne il a écouté l'appel de la tristesse. Peut-être, car son œuvre est sombre et souvent débordante de mélancolie.

A Pont-Aven où, selon Paul-Emile Colin, Gauguin est comme un Christ au milieu de ses disciples, le mot d'ordre est d'exalter la couleur et de simplifier la forme. Certes, il ne faut pas se figurer Gauguin au milieu de ses amis comme un professeur au milieu de ses élèves non, l'école de Pont-Aven est une école de libre discussion dans la salle à manger de l'auberge Gloanec, pittoresquement décorée par les familiers du lieu, l'on discute, l'on échange des idées. Sans doute Gauguin domine-t-il ses amis de son autorité, de sa fougue et de son incontestable talent.

Paul Gauguin est aimé, admiré. "Nous avons désormais un maitre, un libérateur", dira Sérusier. Grâce à lui, les peintres de Pont-Aven retrouvent la composition où tout s'organise, le volume où la substance se ramasse. "Après l'art qui fixait la fuite des choses, ils retrouvent le permanent où l'oeil et la pensée se reposent."

Mais ni la Bretagne, ni Paris ne pouvaient suffire à Paul Gauguin ; il avait la nostalgie des mers lointaines que son enfance avait connues. En 1891, il part pour l'Océanie. Il s'installe à Tahiti, où il se marie au district de Faoné : il aime, comme une enfant sa nouvelle épouse Téhoura et il devient très vite un sauvage authentique. Mais l'argent lui manque et pour retrouver quelques subsides, il repart pour la France. En 1893 il est à Paris : un petit héritage lui permet de meubler son fameux atelier du 6 de la rue Vercingétorix où il vit avec un singe frileux et une belle Javanaise.

Un voyage en Bretagne, en compagnie de sa nouvelle amie et de son singe, finit mal. Au cours d'une bataille sur les quais de Concarneau avec des matelots ivres, Gauguin reçoit un formidable coup de pied qui lui brise la cheville. Fâcheuse aventure. Toute sa misanthropie se réveille, la nostalgie des pays lointains le reprend. Il repart pour Tahiti où il rencontre à nouveau la misère et la faim. Il engage des procès, lutte contre les fonctionnaires, se mêle de politique locale et fonde un journal le Sourire. Tahiti manque de solitude à son gré ; en 1901, il s'installe aux îles Marquises où il prend la défense des indigènes contre le gendarme colonial, exploiteur et contrebandier. Après un dernier procès qui lui cause mille soucis, il meurt misérablement en 1903, l'âme ulcérée, regretté des indigènes qu'il a défendus et qui l'ont aimé. Sombre destinée d'un peintre que l'on a pu appeler lui aussi un poète maudit. C'était un primitif qui a eu la nostalgie des vieilles civilisations. Jusqu'à son dernier jour; Paul Gauguin aura conservé son âme inquiète.- De son inquiétude, de ses recherches, de son effort passionné vers le beau sont nées des pages toujours puissantes, mais souvent étranges et dont la naïveté voulue n'arrive pas toujours à nous émouvoir.

Edmond Campagnac