Daumier_et_Don_Quichotte 

 Ce texte de Campagnac m'incite à joindre des peintures de Daumier sur Don Quichotte en y ajoutant un texte sur Daumier et le coup d'Etat de 1851 que j'avais écrit voici longtemps. J-P Damaggio

Le Matin 1er janvier 1933

DAUMIER, DON QUICHOTTE RÉPUBLICAIN

Dans cette exposition de la caricature qui attire une élite au pavillon de Marsan, une figure domine : celle de Daumier.

Elles sont là, les principales des œuvres de ce lithographe de génie qui mena, contre le régime de Louis-Philippe et, plus tard contre le Second Empire, de vigoureuses et âpres campagnes inspirées par un souci de justice et aussi par un sentiment de profonde humanité.

L'œuvre de Daumier est « une ample comédie à cent actes divers ». Robert Macaire, le magnifique représentant de la finance véreuse, y étale sa morgue ; magistrats et avocats nous amusent avec leurs disputes et leurs finasseries ; les scènes conjugales nous font sourire, les divorceuses nous agacent déjà par tout le bruit qu'elles mènent.

L'œuvre est innombrable et nous savons depuis longtemps, n'en déplaise aux Goncourt, que Daumier fut un grand peintre. Mais le mérite des organisateurs de l'Exposition du pavillon de Marsan, ce sera d'avoir fait connaitre, aux amateurs qui l'ignoraient, l'œuvre sculpturale de Daumier. Sans doute le musée Carnavalet montre-t-il à ses visiteurs « ces petits bustes ultra-bouffons que Daumier modelait au retour d'une séance parlementaire ou d'une audience en Haute-Cour » ; mais il fallait le feu d'artifice d'une grande exposition publique pour attirer l'attention sur ce côté peu connu du talent du grand maître.

Que nous observions ses bustes sculptés, ses dessins ou ses lithographies, Daumier a une merveilleuse intelligence du portrait. Son dessin est sûr; éminemment compréhensif, et c'est ce caractère de clarté qui fit dès leur apparition le succès de ses œuvres. Il a un admirable sens de la composition et, ainsi que l'a observé très justement Baudelaire, son dessin est naturellement coloré et ses noirs profonds qui s'opposent à des blancs soigneusement ménagés nous charment comme une eau-forte de Rembrandt.

Daumier est un maître. Grand peintre, son œuvre n'est pas faite seulement pour nous amuser et nous faire sourire. La critique que l'on peut précisément adresser aux organisateurs de l'Exposition de Marsan, c'est d'avoir groupé sous le titre de caricatures des œuvres qui ont une profonde portée humaine.

Ce n'est pas un simple caricaturiste qui aurait pu signer, la planche de la Rue Transnonain et celle intitulée : Celui-là, on peut le mettre en liberté.

Ces œuvres, profondément humaines, profondément douloureuses, sont les œuvres d'un grand artiste sans doute, niais aussi celles d'un poète et d'un penseur.

Trois hommes me paraissent avoir admirablement compris l'œuvre de Daumier. J'ai nommé Baudelaire Michelet et Antoine Bourdelle. Pour Baudelaire, ce qui distingue Daumier, c'est la certitude ; il dessine comme les grands maîtres et Baudelaire ajoute : « Au point de vue moral, Daumier s'apparente à Molière ; comme lui, il va droit au but. L'idée se dégage d'emblée, on regarde, on a compris. Les légendes qu'on écrit au bas de ses dessins ne servent pas à grand' chose. »

Michelet à son tour, a vu toute la portée sociale de l'œuvre de Daumier ; il a vu tout ce qu'il y avait de force révolutionnaire dans l'œuvre de cet artiste qui s'attaque aux grands et aux puissants et qui s'incline avec compassion devant les blanchisseurs remontant des berges de la Seine avec leur lourd fardeau.

Plus près de nous, Antoine Bourdelle a souligné ce qu'il y avait de générosité chimérique dans l'œuvre de Daumier. Parmi les grands maîtres chez lesquels Daumier aime à trouver des sujets il faut nommer Cervantès. Don Quichotte et son écuyer furent pour lui des personnages aimés qu'il nous peignit bien des fois dans un paysage désolé. Pourquoi cette prédilection pour le Chevalier de la Triste Figure, l'amant des chimères, le poursuiveur d'idéal dont les foules se rient ? C'est que, sans doute, Daumier se retrouvait dans le héros de Cervantès, lui qui, durant toute sa vie s’était dévoué pour de saintes et nobles causes et qui se retrouvait au moment de mourir triste et miséreux, dédaigné de ceux qui auraient dû s'incliner devant son œuvre. C'est ce qu'a admirablement compris Bourdelle dans la page inédite que je suis heureux d'offrir aux lecteurs du Matin :

« Daumier a-t-il senti sa propre tragédie en peignant l'âme immense des deux héros, Quichotte et Sancho ? L'âpre peinture zigzagante du Chevalier au plat à barbe, n'est-ce pas le plat vide du grenier de Daumier ? A-t-il connu, le grand peintre, qu'il était affreusement dupe dans son effort pour conduire les foules ? N'est-ce pas au moment où ses yeux s'éteignaient que le grand artiste a vu clair en vive brûlure du cœur : n'est-ce pas là qu'il a compris dans un éclat de couleurs fulgurantes qu’à user son crayon aux feuillets politiques il avait délaissé sa plus grande moisson, sa grande mission de peinture ? Est-ce que, sans ce don Quichotte qui brûlait sa couleur, sans ce Pança qui gourmandait ses fièvres, Daumier eût été si grand ?

Daumier s'est vu, sans s'en douter à fond, peut-être, en peignant le saint chevalier. Il a campé le rude Sancho, qui parlait en lui chaque jour. Mais le héros de la Triste Figure mêlait tout aussitôt les couleurs les plus innocentes sur la palette du grand peintre.

Ah ! pauvre grand Daumier, proscrit du plan des médiocrités, grand frère du divin Cervantès, quelle sagesse dans tes fous et quelle folie dans tes sages par l'éternité de ton art »

Après l'hommage de Baudelaire et de Michelet, l'hommage d'Antoine Bourdelle nous apparaît comme un émouvant retour de la justice pour ce maître qui mourut pauvre et aveugle dans sa petite maison de Valmondois, où des marchands intelligents, vinrent dépouiller sa veuve, sans doute pour que Robert Macaire eût sa revanche.

Edmond Campagnac