Paul Piché

Le vendredi je range un peu mes vieux papiers et je tombe sur des numéros du journal Maintenant, un hebdo qui dura peu de temps et que lancèrent des contestataires du PCF, du PS, des membres du PSU et toute cette gauche critique qui tenta tout et n’arriva à rien. J’ai sauvé cet article qui témoigne de l’époque. J-P Damaggio

P.S. Après les deux notes du journalisme, ce sont mes notes.

  Maintenant n°6, lundi 16 avril 1979

Le printemps de Paul Piché

Après Leclerc, Vigneault et Charlebois, une quatrième génération de chanteurs québécois voit le jour. Piché est de ceux-là. Il regarde le monde avec un œil pseudo naïf mais la tête politique.

 

LE Québec a longtemps été, pour les Français, le Canada. Et la chanson canadienne se résumait alors en un nom, Félix Leclerc, et un titre, Le p'tit bonheur. Puis il y eut Gilles Vigneault, Pauline Julien, Claude Léveillée. Après la mort de Duplessis[1], avec ce qu'on a appelé la « révolution tranquille », la culture prenait deux pas d'avance sur la politique et imposait l'idée d'une identité québécoise, évidente sur place mais un peu floue vue de Paris. Il y eut alors De Gaulle et son « Vive le Québec libre »[2]. Et puis Robert Charlebois, Diane Dufresne... Trois générations de chanteurs et de chansons, toutes différentes, toutes semblables.

Aujourd'hui, Diane Dufresne se prend pour une Américaine. Charlebois est considéré au Québec comme un Français. N'a-t-il pas chanté, récemment : « Moi plus chanter en créole, plus jamais chanter en créole, pays trop petit pour gagner sa vie »... Et tout le monde a traduit : créole = joual, petit pays = Québec. Plus rien ne ressemble à rien, le P.Q. (Parti Québécois) de Raymond Levesque[3] est au pouvoir et l'on attend un référendum qui pourrait bouleverser bien des choses[4].

Alors nous vinrent des voix nouvelles. Un groupe, tout d'abord : Beau Dommage[5]. Il chantait entre autre La ballade du phoque en Alaska, que le grand-père Leclerc (Félix pour les Québécois) devait reprendre sur un de ses derniers disques. Beau Dommage s'est dispersé, Michel Rivard chante seul (il était à l'Olympia il y a quelques mois avec Maxime Le Forestier). Nous avons ensuite découvert Fabienne Thibault (1). Et voici que nous arrive Paul Piché.

Je l'ai rencontré à la Cour des Miracles, à Paris, en répétition. Grand barbu flegmatique, malgré les conditions techniques qui l'étonnent un peu. « Chez nous, au Québec, y'a de l'argent pour la musique, du matériel, des lieux... Quand Lavilliers est venu à Montréal, inconnu, il a eu la plus belle salle... » Cinq musiciens, dont trois de l'ex-groupe Beau Dommage. Il. chante Heureux d'un printemps :

« L'été c'est tellement bon

Quand t'as la chance

D'avoir assez d'argent

Pour voyager sans t'inquiéter »

Il regarde le monde avec un œil pseudo naïf, mais la tête politique.

« Pour le fils du patron

c'est les vacances

Pour la fille du restaurant

C'est les sueurs pis les clients ».

La politique ? « C'est comme chez vous. Tu m'parles de « Maintenant » et j'comprends ce que vous voulez faire, j'te dis qu'chez nous, à l'extrême-gauche, y'a que des Mao stals et tu vois ce que j'veux dire ».

Plus tard, devant une bière, il va plus loin. « On vote tous P.Q. parce qu'on est indépendantistes. Mais ça reste un parti ancré dans l'capitalisme, même s'il change des choses... Faut pas être anti P. Qiste, moi j'irai chanter pour lui, pour l'référendum. Simplement on reste critique, parce que dans notre culture d’aujourd'hui y'a un immense effort d'anti-dogmatisme ».

Paul Piché a vendu, au Québec, plus de 70 000 exemplaires de son premier 33 tours. Quand on sait qu'ils sont six millions, les Québécois, que chez nous 30 000 exemplaires constituent une très bonne vente et que notre « disque d'or » est fixé à cent mille disques vendus, ça laisse rêveur.

Pourquoi ce succès ? « Une nouvelle génération insatisfaite, tannée de trop de dogmatisme, de trop de dirigisme, attendait quelque chose. J'ai eu la chance, avec d'autres, de répondre à ce besoin ».

La musique ? A quinze ans il avait deux amours, Brel et les Beatles. Il a vingt-cinq ans maintenant et, après avoir écouté la musique populaire, les chansons de paysans, de bûcherons, il essaie d'écrire des chansons simples, directes. Elles sont en outre merveilleusement orchestrées, un plaisir de l'oreille. Cela, il ne le dit pas, et lorsque je le lui dis, il passe à autre chose. « Chez nous, la France exporte beaucoup de merdes; Lama, Lenormand, Barrière, Bécaud ou Aznavour marchent très fort. Mireille Mathieu est en baisse... »

Ça vous fait du tort ?

« Si c'était pas eux, ce serait des ringards québécois. Pas de différence. Le problème, c'est qu'il y a un public pour ça, un public qu'il faut gagner peu à peu ».

Gilles Bleiveis, qui préside aux destinées de la maison de disques. L'escargot, a un jour entendu Piché à la radio, dans une émission de Claude Villers en direct du Québec. Depuis il diffuse son 33 tours en France (2). Et il a l'air content, Bleiveis...

Il est huit heures. Une seconde bière, avant d'aller manger. Le spectacle est à neuf heures. Les musiciens rigolent, ils ont presque autant parlé que Piché. En musique de fond, une bande magnétique gueule du Sardou. Tout le monde proteste, et le barman envoie du Le Forestier. « Ça a marché, pour Maxime, à l'Olympia ? ». Oui Paul, ça a marché. Et j'espère que ça marchera pour toi, à Paris, à Bourges, partout où tu passeras.

Louis-Jean Calvet

(1) Fabienne Thibault, « la vie d'astheure », 33 tours RCA.

(2) Paul Piché, « A qui appartient l'beau temps », 33 tours L'escargot.

Paul Piché chante à la Cour des Miracles, à Paris, jusqu'au 21 avril, il sera entre temps à Bourges le 16, puis il tourne en France et en Belgique. On vous tiendra au courant.



[1] Longtemps le dirigeant de ce qu’on appelait pas encore le Québec

[2] Ce discours historique se trouve sur internet.

[3] La victoire en 1976 de ce tout nouveau parti bouleversa beaucoup les mentalités.

[4] Le référendum a eu lieu mais le camp de l’indépendance a perdu.

[5] Un  groupe que j’ai découvert en Louisiane sur le tourne disque de Jacques Desmarais.