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Dans cet article nous retrouvons Gauguin mais surtout Jean Cassou et le Quercy si cher à l’auteur. J-P Damaggio

Le Matin 2 juillet 1933

Art populaire

C'est une curieuse exposition que vient d'organiser en sa librairie Pierre-Louis Duchartre avec la collaboration de collectionneurs dévoués à la cause de l'art populaire; j'ai nommé le littérateur Jean Cassou, le docteur Octave Claude Dignimont ; l'illustrateur, le peintre André Lhote. La diversité la plus grande y règne. Les verres peints chinois, polonais, roumains, allemands y voisinent avec les aquarelles, les images populaires y coudoient les photographies, les statuettes y sourient aux vieilles céramiques, et des porcelaines y décorent les «congnous», les pains d'épice belges qui fleurent bon. Et tout cela nous charme par sa naïveté.

A tout seigneur tout honneur. Arrêtons-nous devant la collection d'Images qu'a réunies le docteur Claude. Il y a là l'histoire du mariage avec ses jours heureux et malheureux, l'histoire nationale n'y est pas oubliée avec ses fastes de guerre terrestre et marine, et les souvenirs de la grande épopée napoléonienne y sont particulièrement évoqués. Comme nos trois couleurs, les vieilles images françaises ont parcouru le monde. Leur vente se faisait au départ de la boutique de l'imagier par des chanteurs de cantiques ou de complaintes et de là, elles s'en allaient bien loin dans la pacotille du colporteur en Espagne, en Italie, en Belgique, en Hollande. Nous sommes heureux de les retrouver dans la boutique de Duchartre, ces vieilles images que nous avions vues dans notre Quercy natal entre le vieux bénitier et le « calel » antique.

Nous vous aimons, vieilles images, et nous aimons aussi les pittoresques santons que l'imagination provençale enfanta. Allez les voir, ces amusantes statuettes qui ornent la vieille crèche ; vous y trouverez, à côté des arbres du pays, oliviers et orangers, le pêcheur, le chasseur, le berger, le rémouleur tous les corps de métier y sont représentés.

Et ici il importe de souligner l'idée qui a présidé à cette exposition. P.-L.. Duchartre a voulu nous montrer que, dans tous les pays, les mêmes principes directeurs président aux créations spontanées de l'art populaire. Aussi, nous a-t-il exposé, à côté de la crèche provençale, une crèche tchécoslovaque où nous retrouvons toujours les mêmes personnages: pêcheur, chasseur, berger et rémouleur, mais cette fois, dans leur costume national et dans l'intimité des arbres de leur pays. C'est qu'il y a unanimité, parenté entre les divers arts populaires, quel que soit le terroir qui les a fait naître. C'est ce que montrent à merveille ces photographies, toutes ces vieilles peintures d'Extrême-Orient qui voisinent avec les vieilles images de notre Europe centrale. Le visiteur s'arrêtera devait ces photographies coloriées au pinceau que l’on montre avec des verres grossissants dans les fêtes foraines chinoises, tout comme naguère, dans nos fêtes foraines, l'on pouvait voir, grossies par une lentille, les beautés de la Tour Eiffel ou de Notre-Dame de Lourdes.

Parmi les curiosités de l'exposition Duchartre, une mention particulière doit être faite à une peinture chinoise du début du XIXe siècle qui représente une fête du cirque : un artiste sur une boule à côté d'un écuyer et de son cheval. Cette peinture a son histoire : elle fut la propriété de Toulouse-Lautrec ; elle figurait dans son atelier et lui suggéra une de ses œuvres. Ne nous étonnons point, de voir un artiste ultra-moderne s'inspirer d'un thème populaire. Gauguin, fatigué par notre modernisme, n'est-il pas allé s'incliner devant les vieux calvaires bretons et, un jour de nostalgie, n'est-il pas parti vers la terre de Polynésie pour y retrouver l'âme primitive des peuples encore enfants ?

Verres peints, images populaires, vieilles céramiques, gracieuses statuettes, toutes ces richesses de l'exposition Duchartre nous traduisent à merveille l'âme populaire. Il y a, je l’ai déjà dit, unanimité, parenté entre ces différents arts, quel que soit le terroir qui les a vus naître. C'est que les artistes créateurs de ces richesses ont tous une même conception, qui est tout le contraire d'un art réaliste. Tandis que pour le réalisme visuel de l'art classique, la ressemblance du dessin avec les objets représentés consiste à rendre ce que l'œil en voit, pour l'artiste populaire, elle consiste à rendre ce que l'esprit en sait.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment du réveil des nationalités, le romantisme exalta l'art populaire. Ainsi que l'écrit Henri Focillon, ces chefs-d'œuvre obscurs de l'artisanat, un tapis, une poterie, devinrent les symboles et les dépositaires d'une force fraternelle. Les peuples opprimés, Polonais, Tchécoslovaques, Roumains, se tournèrent avec amour vers ces arts populaires qui leur traduisaient l'âme du passé. Dans notre France centralisée nous avons peut-être trop oublié cette âme du passé et c'est avec raison que P.-L. Duchartre et ses amis nous rappellent aujourd'hui tout ce que nous devons à ces créations sorties des vieilles provinces françaises.

Edmond Campagnac