baudelaire par manet

Le Matin 28 août 1932

MANET ET BAUDELAIRE

Dans un récent article, Paul Valéry fait avec raison l'éloge de la clairvoyante et de la sûreté de jugement de Baudelaire, critique d'art. Tous ceux que Baudelaire admira demeurent aujourd'hui admirés, déclare-t-il et il ajoute « Baudelaire critique ne s'est jamais trompé, » Peut-être y a-t-il là quelque exagération Baudelaire, en effet, ne fut pas toujours juste pour Corot ; et méconnut la valeur de Trayon; mais n'importe quelques erreurs, la postérité à donné raison à Baudelaire contre ses détracteurs, qu'il s'agisse de Delacroix, de Daumier et de Courbet, de Wagner ou de Manet.

J'ai dit ici-même (1) avec quel courage et quel enthousiasme Baudelaire avait défendu Eugène Delacroix contre tous les ennemis de l'art romantique. Je veux dire aujourd'hui avec quelle affectueuse admiration il soutint Edouard Manet, alors que la critique faisait rage Dès 1880, dès les premières productions. d'Edouard Manet, Charles Baudelaire affirme les qualités du jeune peintre «M. Manet, écrit-il, est l'auteur du Guitariste, qui a produit une vive sensation au Salon dernier. On verra au prochain Salon plusieurs tableaux de lui empreints de la saveur espagnole la plus forte et qui donnent à croire que le génie espagnol s'est réfugié en France. M. Manet unit à un goût décidé pour la réalité, pour la réalité moderne - ce qui est déjà un bon symptôme - cette imagination vive et ample, sensible, audacieuse, sans laquelle, il faut bien le dire, toutes les meilleures facultés ne sont que des serviteurs sans maître, des agents sans gouvernement.- » Ainsi donc ce réalisme, que d'autres reprochèrent à Edouard Manet - nous savons avec quelle âpreté - c'est ce réalisme que vante Baudelaire ; il loue l'artiste d'avoir un goût décidé pour la réalité moderne. Sans doute Edouard Manet débutant a-t-il sacrifié au goût romantique ; l'Espagne avec son caractère coloré, ses chanteurs de rues, ses moines pittoresques, ses courses de taureaux a-t-elle séduit l'artiste. Mais il ne tarde pas à diriger ses yeux vers le réalisme de la vie quotidienne qui, lui aussi, a bien ses enchantements, et Manet nous traduit, la poésie des scènes familières en donnant à celles-ci une résonance toute particulière ; il évoque la vie moderne, mais il l'évoque avec poésie, dans une atmosphère de charme pénétrant, et c'est cette évocation poétique qui séduit Charles Baudelaire. C'est cette poésie faite d'un peu de mystère, car elle est souvent indéfinissable, que Baudelaire exalte lorsque, pour vanter la beauté du célèbre tableau Lola de Valence ; il chante.:

Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.

Cette amitié clairvoyante fut précieuse pour Edouard Manet, car se sentant compris, il aime son critique ; il lui confie ses enthousiasmes et ses peines. En 1865, revenant d'un voyage en Espagne, il lui dit son admiration pour Velasquez. Enfin, mon cher, je connais Velasquez et vous déclare que c'est le plus grand peintre qu'il y ait jamais eu. J'ai vu à Madrid trente à quarante toiles de lui, portraits ou tableaux qui sont tous des chefs-d'œuvre. II vaut plus que sa réputation et à lui seul vaut la fatigue et les déboires, impossibles à éviter, d'un voyage en Espagne. J'ai vu de Goya des choses-très intéressantes, quelques-unes fort belles, entre autres un portrait de la duchesse d'Albe en costume de majo, d'un charme inouï. »

Manet confie aussi à Charles Baudelaire ses découragements. En 1865, au moment de la bataille pour l'Olympia, il lui écrit : « Je voudrais bien vous avoir ici mon cher Baudelaire, les injures pleuvent sur moi comme grêle, je ne m'étais pas encore trouvé à pareille fête. J'aurais voulu avoir votre jugement sain sur mes tableaux, car tous ces cris agacent et il est évident qu'il y a quelqu'un qui se trompe. » Et Baudelaire de lui répondre; le 11 mai 1865, le gourmandant et l'encourageant tout à la fois : « Il faut donc que je vous parle encore de vous. Il faut que je m'applique, à vous démontrer ce que vous valez c'est vraiment bête ce que vous exigez. On se moque de vous, les plaisanteries vous agacent; on ne sait pas vous rendre justice, etc., etc. croyez-vous que vous soyez le premier homme placé dans ce cas ? Avez-vous plus de génie que Chateaubriand et que Wagner ? On s'est bien moqué d'eux, cependant il n'en sont pas morts. Et pour ne pas vous inspirer trop d'orgueil je vous dirai que ces hommes sont des modèles chacun dans son genre et dans un monde très riche, et que vous, vous n'êtes que le premier dans la décrépitude de votre art. J'espère que vous ne m'en voudrez pas du sans-façon avec lequel je vous traite. Vous connaissez mon amitié pour vous.»

Quelle délicatesse, quelle richesse de sentiments dans ce Charles Baudelaire. Lui qui ne sut jamais conduire sa vie, il devient sage, il devient clairvoyant lorsqu'il s'agit de réconforter, l'ami découragé, il sait- trouver les mots qui vont au cœur. Mais l'affection qu'il donne à Manet, celui-ci la lui rend bien. Durant le séjour de Baudelaire en Belgique, Manet écrit plusieurs fois à l'auteur des Fleurs du mal et chacune de ses lettres souligne l'amitié du peintre pour le poète, il s'inquiète de sa santé : « Votre séjour là-bas doit bien vous fatiguer, j'ai hâte de vous voir revenir, c'est du reste le désir de tous vos amis ici » ; il s'inquiète des affaires de Baudelaire que les questions d'argent préoccupent toujours il conseille lui aussi : « Croyez-moi, vos affaires ne seront jamais, bien faites que par vous; ne .comptez pas sur les autres.»

Cette amitié agissante dut aller droit au cœur de Baudelaire. J'ai -dit ici même quels regrets avait dû ressentir Baudelaire de ne pas avoir trouvé en Delacroix l'amitié qu'il aurait pu espérer de lui. Loin de l'aimer et de lui être reconnaissant, Delacroix, en effet, se montra parfois impatienté par les témoignages d'admiration que Baudelaire lui prodiguait. Pour ce poète qui traversa la vie presque solitaire, l'amitié d'Edouard Manet dut être à certaines heures un précieux, réconfort. Ces deux hommes s'aimèrent sans doute parce qu'ils avaient les mêmes enthousiasmes et le même sentiment de la technique artistique ils aimaient là vie moderne et son réalisme, sentant tous deux ce qu'il y a de poétique dans une scène de la rue, tout ce qu'il y a de charme dans un croquis parisien. Il y avait mille affinités dans leurs conceptions artistiques, ils sentirent l'âme des choses avec un même tempérament, Jacques-Emile Blanche a pu écrire : « Nous nous plaisons à assimiler la belle Olympia, glacée et argentine, à un sonnet baudelairien. » Allez la voir à l'Orangerie cette toile célèbre, et devant « la négresse, le chat noir Poësque, le châle des Indes, jaune sur ce lit aux draps bleuâtres, ce corps de « blanchisseuse des Batignolles » et le visage fardé de la demoiselle » chanteront dans votre mémoire les vers que Baudelaire consacrait à la beauté :

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre.

Et mon sein où chacun s'est meurtri tour tour,

Est fait pour inspirer au poète un amour

Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris;

J'unis un cœur de neige la blancheur des cygnes :

Je hais le mouvement qui déplace les lignes,

Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Edouard Manet, Charles Baudelaire, deux peintres, deux poètes. Selon le mot de Victor Hugo, ils créèrent tous deux "un frisson nouveau". Edmond Campagnac

(1) Voir Le Matin du 28 septembre 1930, "Eugène Delacroix vu par Ch. Baudelaire".