Voici une autre chronique de Campagnac qui après avoir évoqué Cladel, Bourdelle, Marcel-Lenoir évoque ici Ingres et de belle manière. De quoi par avance annoncer la très belle expo Ingres-Picasso que le Musée de Montauban a accueilli voici quelques années. J-P Damaggio

Le Matin 7 avril 1935

Le cubisme est-il mort ?

A cette question bien des amateurs qui s'intéressent aux arts répondront par l'affirmative. Le cubisme est mort sous les railleries, sous les sarcasmes et son oraison funèbre a été maintes fois prononcée. La preuve de sa mort, c'est que dans les salons où les hardiesses s'affirment, aux Indépendants comme au Salon d'automne, on ne trouve plus de peintres cubistes. Et pourtant l'intéressante exposition de la Gazette des Beaux-Arts consacrée aux peintres cubistes de Picasso à André Lhote, en passant par Braque et Roger de La Fresnaye, montre que la vision géométrique de la nature dont s'inspirent les maîtres du cubisme est toujours une réalité vivante.

Sans doute, les ennemis du cubisme nous avaient-ils concédé qu'en disparaissant les théories de Picasso et de Braque avaient du moins laissé une empreinte ineffaçable sur l'art décoratif moderne. De l'architecture à l'ameublement, le cubisme n'a-t-il pas pénétré la maison tout- entière ? Prenez les tapis, le papier peint du studio, le dessin, des reliures, le style des meubles, la forme des lustres, tous ces objets usuels ne sont-ils pas frappés des caractéristiques modernes et ne viennent-ils pas nous rappeler, avec raison, que les Grecs disaient déjà « La nature géométrise toujours. »

Mais si vous dites à André Lhote que, de par son action sur l'art décoratif, le cubisme a déjà la part belle, il s'indignera, vous démontrant que dans l'histoire de l'art l'influence du cubisme est autrement plus grande que celle que vous voulez bien lui concéder. Ce n'est pas seulement en pénétrant l'art décoratif que le cubisme s'est immiscé dans la vie moderne, c'est aussi par son influence sur tout le mouvement artistique de ces dernières années et par sa pénétration dans les ateliers où se forme l'art de demain. Certes, depuis le jour où Cézanne, réagissant contre le caractère indécis de l'impressionnisme, affirma la nécessité de revenir au volume et d'exprimer dans une peinture comme dans une sculpture les trois dimensions, l'influence du cubisme n'a cessé de croître. Ainsi que l'écrit Maurice Raynal « Les données éternelles de l'art ont été révisées profondément, un état d'esprit tout nouveau s'est créé ». Mais, me direz-vous, Braque et Picasso ont-ils fait des élèves ? Des peintres comme Favory, Hayden, ne se sont-ils pas évadés du cubisme ? Sans doute mais il faut considérer dans le cubisme deux tendances dont la première, peut-être arrivée à son point d'arrêt tandis que la seconde continue son évolution. Avec Braque et Picasso, nous, trouvons aux premières heures du cubisme, un cubisme à tendances décoratives affirmées dans une écriture géométrique continue, à l'intérieur-de laquelle, la couleur s'installe à plat comme dans les tapis, les tissus, comme dans les icônes byzantines. Ce cubisme a reçu toute sa valeur du génie de deux hommes, mais je crains bien que, pas plus que Gauguin, Braque et Picasso ne laissent de disciples. Mais il est un autre cubisme plus jeune celui-là, avec André Lhote, Roger de La Fresnaye, Delaunay.

Alors que dans l'art de Braque et de Picasso, les figures sont fermées, dans l'art d'André Lhote au contraire, les figures restent ouvertes, caractérisées par des passages qui viennent exprimer la profondeur et l'atmosphère. Ce cubisme, que nous pourrons appeler atmosphérique puisqu'il exprime le retour aux apparences, ce cubisme est bien vivant, il continue la tradition française des Poussin et des Watteau. Peut-être que, pour les cubistes de la première heure, pour Braque et Picasso, André Lhote et ses amis prennent figure d'hérétiques. Mais les hérétiques ne finissent-ils pas toujours par avoir raison ? Il serait profondément injuste de dire que le cubisme de Lhote, de La Fresnaye, de Delaunay est mort. Cet art marqué par un caractère de sensibilité et d'intimité, qui a pu le faire considérer comme une « dionysie géométrique », est un art transmissible qui ne s'arrêtera pas en chemin. Dans la préface qu'il a consacrée au catalogue de l'exposition des beaux-arts, Maurice Raynal conclut « Le cubisme de 1910 est mort dit-on, peut-être, mais alors vive le cubisme »

Non, le cubisme n'est pas mort, pas plus que l'esprit de recherche ne saurait mourir dans l'art français. Dans une des belles pages de son livre Le Coeur et l'Esprit, André Lhote montre que les recherches de Jean-Dominique Ingres, réagissant contre l'esprit de David, sont déjà inspirées par le cubisme. Ingres voulait que, désormais, l'art français s'inspirât non des antiques mais de la nature. En abandonnant les formes académiques préconçues et en voulant traduire une vision directe de la nature vue à travers son tempérament, Ingres faisait déjà du cubisme ; il appliquait à l'art un esprit d'analyse, le même que nous retrouvons chez Braque et Picasso. Vous souriez peut-être, amis lecteurs, et pourtant, la vérité est là ce ne sont pas seulement Braque et Picasso qui ont été couverts d'injures, ce n'est pas seulement l'Olympia de Manet qui a soulevé des sarcasmes, mais c'est aussi l'Odalisque de Ingres, considérée aujourd'hui comme un chef-d'œuvre du classicisme, qui souleva elle aussi les protestations des officiels de l'époque. Les officiels de l'époque ne s'aperçurent-ils pas que l'Odalisque avait deux vertèbres de trop et un sein déraisonnablement placé sous le bras ? L'anatomie était profanée : Ingres était accusé de rechercher l'extraordinaire à tout prix, c'était un gothique, un archaïsant, un littérateur ! M. Lampué, peintre et conseiller municipal, ne faisait-il pas les mêmes reproches à Picasso ? Entre l'opinion de M. Lampué et celle de Guillaume Apollinaire, exaltant la haute conscience artistique de Picasso, choisissez.

Edmond Campagnac