Reclus-elisee

Le lecteur pensera que comme souvent il n'y a aucun rapport entre ce message et le précédent. Surtout s'il ignore que Bruniquel fut au coeur de polémiques franco-anglaises au sujet de la préhistoire, et s'il oublie que, de passage en Equateur, j'en ai retenu que la présence des indigènes venait des tribus perdues d'Israël. Plaisanterie mise à part, Elisée Reclus serait surpris aujourh'hui d'apprendre que Darwin est mis sur le même plan que les créationistes (même si sa lecture de l'évolution frise bon l'optimisme de son époque). La préhistoire reste un combat actuel. Adam et Eve ne sont pas nos ancêtres. J-P Damaggio

 

Reclus, Élisée (1830-1905). L'homme et la terre. 1905-1908

Extrait :

 "La préhistoire, comme ensemble d'études rattachant l'homme actuel à l'homme d'autrefois et nous permettant d'assister à l'évolution continue pendant le temps, constitue une science d'origine très récente: la proclamation officielle de sa naissance ne date que de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, alors que Lyell, dans les congrès anglais, établit comme fait indiscutable l'existence de l'homme et de son industrie pendant la période quaternaire, c'est-à-dire à une époque où les terres et les eaux étaient autrement distribuées que de nos jours et où prévalait un climat différent. Mais, avant que la vérité eût ainsi forcé les portes des congrès et des académies, nombre de travailleurs isolés, de penseurs indépendants, avaient déjà nettement reconnu les restes d'un âge de pierre et en avaient interprété le sens. Dès la première moitié du seizième siècle, le Romain Mercati avait constaté la véritable nature des armes et des instruments que l'universel préjugé désignait sous le nom de « pierres de foudre », et, deux siècles plus tard, Antoine de Jussieu publia un mémoire décisif devançant de cent cinquante années la science officielle 1. Buffon prononça aussi quelques paroles témoignant de ses pressentiments à cet égard. Et, tandis que Cuvier et ses disciples se mettaient obstinément en travers de tous les novateurs qui n'admettaient pas humblement les dogmes de la science estampillée, la foule des observateurs, que l'étude des terrains amenait à reconnaître des fossiles de l'homme et les témoignages de son industrie à l'époque quaternaire, devenait de plus en plus nombreuse et active. Les Aymard, les Ami-Boué, les Tournal, les Schmerling, les Christol, les Marcel de Serres et les Boucher de Perthes triomphèrent enfin de l'obscurantisme représenté par l'école d'un savant qui pourtant avait, lui aussi, laissé un magnifique héritage dans l'histoire de la pensée, tant il est vrai que tout progrès, devenu dogme, se change graduellement en obstacle.

Désormais, il n'est plus d'historien qui conteste l'antiquité de l'Homme et qui se le représente né ou créé soudain de la terre rouge ou de l'écume de la mer, il y a quelque cinq ou six mille ans; la continuité de la race humaine par lentes évolutions, depuis des temps très antiques, est le fait capital reconnu d'une manière universelle. On se demande même quelle prodigieuse série de siècles a dû s'écouler pour donner le temps de s'accomplir aux progrès immenses ayant eu lieu pendant le cours de la préhistoire. En effet, que l'on s'imagine les âges de la pro-lalie, qui précédèrent les modulations de la pensée sous forme de parole, puis ceux de la pro-pyrie, antérieurs à l'invention du feu, et l'on comprendra ce qu'il a fallu d'efforts et de conquêtes pour amener l'homme de son état primitif de bête, ne sachant pas encore articuler des mots, ni alimenter la flamme allumée par l'éclair ou le volcan, au rang d'animal primate et savant, habile à formuler ses idées par des mots correspondants et soigneux de la flamme sainte brûlant sur l'âtre de sa cabane.

L'espace de temps pendant lequel se succédèrent ces grandes évolutions peut se partager, d'après elles, en périodes bien autrement différentes les unes des autres que ne le sont les divisions usuelles de notre histoire: ancienne, médiévale, moderne. Depuis les cycles, si éloignés, où nos ancêtres s'initièrent à la parole, puis, de longs siècles après, à la capture du feu, l'homme, déterminé par un milieu changeant, changea lui-même pendant la série des âges, en se différenciant de plus en plus des animaux qui avaient pris leur origine avec lui dans le foyer commun du mouvement. Crâce aux vestiges de son passage dans les cavernes et sur le rivage des eaux, grâce aux débris très variés de son industrie pendant la série des siècles qui se suivirent avant l'époque de l'histoire écrite, les archéologues ont pu en raconter sommairement l'existence dans les diverses parties du monde et dans ses modes nombreux de civilisation successive. Ils ont pu même essayer de décrire ces différents peuples préhistoriques, les classer suivant leurs parentés et leurs contrastes, tracer sur la carte leurs chemins de migration et de conquête, en chercher la filiation à travers le chaos des peuples entremêlés.

Le grand fait qui ressort des recherches poursuivies avec tant de zèle est que, dans leur évolution, compliquée nécessairement de reculs partiels, les divers représentants de l'humanité s'élèvent pourtant, de période en période, par l'art de plus en plus ingénieux et savant de compléter leur individu, d'accroître leur force au moyen d'objets extérieurs sans vie : pierres, bois, ossements et cornes."